— Le nom de mon père est Picabia, comme le peintre. Et ma mère, Rabinovitch, R-A-B-I…

À ce moment-là le jeune homme s’est figé et nous a dévisagées, comme s’il doutait de notre présence réelle.

— Je voulais justement vous rencontrer, madame.

En entrant dans son bureau, nous avons vu, accrochée sur le mur, une photographie officielle sur laquelle l’homme portait une écharpe tricolore. C’était donc le maire des Forges qui nous accueillait.

— Je voulais vous contacter parce que j’ai reçu cette lettre d’un professeur d’histoire du lycée d’Évreux, nous a-t-il dit en cherchant des papiers. Il travaille avec ses élèves sur la Seconde Guerre mondiale.

Le maire nous a tendu un dossier.

— Jetez un coup d’œil, pendant ce temps je vais aller chercher l’acte de mariage de vos parents…

À l’occasion du concours national de la Résistance et de la Déportation, les élèves du lycée Aristide Briand d’Évreux avaient travaillé sur les élèves juifs déportés pendant la guerre. Ils étaient partis des listes de classes, puis avaient approfondi leurs recherches aux archives départementales de l’Eure, au Mémorial de la Shoah, et au Conseil national pour la mémoire des enfants juifs déportés. C’est ainsi qu’ils avaient retrouvé la trace de Jacques et Noémie. Ils avaient, avec leur professeur d’histoire, envoyé une lettre au maire des Forges.

Monsieur le Maire,

Nous cherchons à entrer en contact avec les descendants de ces familles afin de réunir davantage d’archives, notamment sur leur scolarité au lycée d’Évreux. Nous souhaitons que leurs noms, qui ne figurent pas sur la plaque commémorative du lycée, soient gravés afin de réparer cet oubli.

Les élèves de la classe de seconde A.

Émue de voir que des jeunes gens cherchaient, comme nous, à retrouver la trace des lignes de vie trop brèves des enfants Rabinovitch, ma mère a dit au maire :

— J’aimerais bien les rencontrer.

— Je pense qu’ils en seraient très heureux, a-t-il répondu. Tenez, je vous laisse lire l’acte de mariage de vos parents…

Le quatorze novembre mil neuf cent quarante et un, dix-huit heures, devant nous ont comparu Lorenzo Vicente Picabia dessinateur né à Paris septième arrondissement le quinze septembre mille neuf cent dix-neuf vingt-deux ans domicilié à Paris 7 rue Casimir Delavigne fils de Francis Picabia artiste peintre domicilié à Cannes (Alpes Maritimes) sans autre précision et de Gabriële Buffet son épouse sans profession domiciliée à Paris 11 rue Chateaubriand d’une part et Myriam Rabinovitch sans profession née à Moscou (Russie) le sept août mil neuf cent dix-neuf, vingt-deux ans domiciliée dans cette commune fille de Efraïm Rabinovitch cultivateur et de Emma Wolf son épouse cultivatrice tous deux domiciliés en notre commune d’autre part les futurs époux déclarent que leur contrat de mariage a été reçu le quatorze novembre mil neuf cent quarante et un par maître Robert Jacob notaire à Deauville (Eure) Lorenzo Vicente Picabia et Myriam Rabinovitch ont déclaré l’un après l’autre vouloir se prendre pour époux et nous avons prononcé au nom de la loi qu’ils sont unis par le mariage. En présence de Pierre Joseph Debord, rédacteur de préfecture et de Joseph Angeletti, journalier, tous deux domiciliés aux Forges témoins majeurs qui lecture faite ont signé avec les époux et nous Arthur Brians, maire des Forges. Signature :

L.M. Picabia

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