M. Rabinovitch

P. Debord

Angeletti

A. Brians

— Vous savez qui étaient les deux témoins, Pierre Joseph Debord et Joseph Angeletti ?

— Pas du tout ! Je n’étais pas né, a dit le maire en souriant, car de toute évidence, il avait à peine 40 ans. Mais en revanche je vais demander à Josyane, la secrétaire de la mairie. Elle sait tout. Je vais aller la chercher.

Josyane était une dame très ronde au visage blond et rose, d’une soixantaine d’années.

— Donc Josyane, je vous présente la famille Rabinovitch.

C’était étrange d’être, pour la première fois de notre vie, appelée « la famille Rabinovitch ».

— Les enfants vont être contents de vous avoir retrouvées, a dit Josyane avec une douceur toute maternelle.

Elle parlait évidemment des élèves de seconde du lycée d’Évreux, mais j’ai d’abord pensé à Jacques et Noémie.

— Josyane, a continué le maire, est-ce que cela vous dit quelque chose, Pierre Joseph Debord et Joseph Angeletti ?

— Non, Joseph Angeletti cela ne me dit rien, a-t-elle répondu en regardant le maire. En revanche, Pierre Joseph Debord… bien sûr.

Josyane a eu un mouvement d’épaules, comme si c’était évident.

— C’est-à-dire, Josyane ? a demandé le maire.

— Pierre Joseph Debord… le mari de l’institutrice. Vous savez, celui qui travaillait à la préfecture…

Cela m’a émue, de penser que cet homme avait accepté d’être le témoin au mariage du « ménage juif Rabinovitch ». Il était mort quelques mois plus tard, d’avoir trop voulu aider son prochain. Et ceux qui l’avaient précipité dans un piège étaient peut-être encore vivants aujourd’hui, vieillards cacochymes dans un Ehpad.

— Avez-vous d’autres archives qui concerneraient les Rabinovitch ? a demandé Lélia.

— Justement, a répondu Josyane, quand j’ai lu la lettre des lycéens, j’ai cherché des documents… mais je n’ai rien trouvé ici. J’en ai parlé avec ma mère, Rose Madeleine, qui a 88 ans, mais toute sa tête. Et elle m’a dit qu’à l’époque où elle était secrétaire de la mairie, elle avait reçu une lettre demandant que les noms des quatre Rabinovitch soient inscrits sur le monument aux morts des Forges.

Lélia et moi avons eu la même réaction.

— Votre maman se souvenait qui avait envoyé cette lettre ?

— Non, elle se souvenait seulement que la lettre venait du midi de la France.

— Vous savez quand avait été faite la demande ?

— Dans les années 50 je crois.

— Vous pourriez nous la montrer ? ai-je demandé.

— Je l’ai cherchée dans les dossiers de la mairie, mais je ne l’ai pas retrouvée… impossible de mettre la main dessus. À mon avis cela a été déménagé avec les archives dans les cartons de la préfecture.

— Cela voudrait dire que déjà, dans les années 50, quelqu’un voulait que leurs quatre noms soient réunis… a dit Lélia en pensant à voix haute.

Le maire avait l’air aussi ému que nous, de ce que nous venions d’apprendre.

— J’aimerais que la mairie puisse organiser une cérémonie à la mémoire de votre famille, nous a-t-il dit. Et je voudrais faire graver leurs noms, puisque cela n’a jamais été fait.

— Ce serait formidable, a répondu Lélia en remerciant chaleureusement le maire, dont la gentillesse nous bouleversait.

En sortant de la mairie, nous nous sommes assises sur le rebord d’un petit muret. Lélia voulait fumer une cigarette avant de reprendre le volant.

Elle a écrasé sa clope avec le pied, nous avons marché vers la voiture. Et de loin nous avons aperçu, glissée dans les branches des essuie-glaces, à l’endroit des contraventions, une enveloppe en papier kraft de la taille d’une demi-feuille de papier.

— Qu’est-ce que c’est que ça… ai-je dit à voix haute.

— Comment veux-tu que je sache, a répondu ma mère, tout aussi éberluée que moi.

— C’est forcément quelqu’un qui sait que c’est notre voiture.

— Et qui nous a observées…

— Je suis sûre que c’est l’une des personnes chez qui nous sommes allées.

À l’intérieur, il y avait cinq cartes postales, rien d’autre. Elles étaient toute reliées entre elles, par un vieux ruban usé. Chaque carte postale représentait un monument dans une grande ville, la Madeleine à Paris, une vue de Boston aux États-Unis, Notre-Dame de Paris, un pont à Philadelphie. Exactement comme l’opéra Garnier.

Toutes les cartes dataient de la guerre. Elles étaient adressées à

Efraïm Rabinovitch,

78 rue de l’Amiral Mouchez

75014 Paris

Toutes les lettres étaient écrites en russe et dataient de 1939. Soudain, en regardant les phrases en cyrillique, que je ne pouvais pas déchiffrer, j’ai compris quelque chose d’évident et décisif à propos de l’auteur de la carte postale.

— Je viens de comprendre pourquoi l’écriture est si étrange ! dis-je à ma mère. La personne qui l’a rédigée ne connaît pas notre alphabet !

— Mais bien sûr !

— L’auteur « dessine » les lettres de l’alphabet latin, mais son alphabet d’origine est le cyrillique.

— Tout à fait possible…

— D’où viennent les cartes ?

— De Prague. Elles ont été écrites par l’oncle Boris, a dit Lélia.

— L’oncle Boris ? Je ne me souviens plus qui c’était exactement.

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