Les préfectures organisent le recensement des biens de chacune des familles présentes sur leur territoire, afin que l’État puisse confisquer ce qui l’intéresse. Il sera décrété que les Juifs doivent payer une amende d’un milliard de francs.
— Comme tu pourras le constater sur la fiche que j’ai retrouvée, les Rabinovitch ne possédaient plus grand-chose.
Tous les dimanches, Ephraïm joue aux échecs avec Joseph Debord, le mari de l’institutrice.
— Je crois que les Juifs devraient essayer de quitter la France, dit-il à Ephraïm en déplaçant un pion sur l’échiquier.
— Nous n’avons pas de papiers et nous sommes assignés à résidence, répond Ephraïm.
— Peut-être que… vous pourriez vous renseigner quand même ?
— Mais comment ?
— Par exemple, quelqu’un pourrait le faire pour vous.
Ephraïm comprend bien le message que veut lui faire passer Debord. Mais il a l’habitude de gérer ses affaires lui-même, surtout en ce qui concerne sa famille.
— Écoutez, chuchote Debord, si un jour, il vous arrivait un problème… venez me voir chez moi – mais jamais à la Préfecture.
Ces paroles font malgré tout leur chemin dans l’esprit d’Ephraïm, qui réfléchit aux possibilités de partir à l’étranger. Pourquoi ne pas retourner chez Nachman pour quelque temps, en trouvant un moyen de voyager clandestinement ? Mais la Grande-Bretagne n’autorise plus les Juifs à émigrer en Palestine sous mandat britannique. Ephraïm se renseigne alors pour les États-Unis, mais les politiques d’accueil des immigrés se sont durcies. Roosevelt a mis en place une politique restrictive d’immigration. Un paquebot fuyant le Troisième Reich a dû faire demi-tour et les mille passagers du
Des frontières s’érigent de toute part. Ce qui était encore possible il y a quelques mois, ne l’est plus désormais.
Pour partir, il faudrait trouver de l’argent, mais tout ce qui leur appartient est hypothéqué par l’État français. Et puis il faudrait voyager clandestinement, tout recommencer depuis le bas de l’échelle. Ephraïm se sent trop vieux pour ça, il n’a plus le courage d’embarquer sa famille dans une charrette pour traverser des forêts enneigées.
Son corps fatigué est aussi une limite, sa frontière.
Vicente et Myriam se marient le 15 novembre 1941 à la mairie des Forges, sans dragées ni photographe. Les Picabia, pour qui ce n’est pas un événement, ne font pas le déplacement. Myriam porte une robe polonaise de sa mère, en lin lourd, brodée d’un liseré rouge. Pour se rendre à la mairie, il faut traverser le village. Les habitants regardent passer le cortège des Rabinovitch, avec leur drôle d’allure, Noémie a mis sur la tête un petit chapeau à voilette prêté par Mme Debord, l’institutrice. Et Myriam un napperon plié comme un foulard. Le maire trouve que ces gens ont l’air de ces saltimbanques qu’on voit errer aux abords des villes, moitié artistes, moitié voleurs.
— Ces Juifs, ils sont quand même bizarres… dit-il à sa secrétaire de mairie.
Personne n’a vu cela aux Forges, une noce sans messe, sans chanson de régiment, ni danse au son d’un accordéon. La cérémonie est un peu pâlotte, certes, mais elle délivre Myriam : elle est rayée de la liste des Juifs de l’Eure pour être transférée sur la liste de Paris.
Myriam s’installe donc officiellement à Paris, rue de Vaugirard, dans un appartement au cinquième et dernier étage. Trois chambres de bonnes reliées entre elles par un long couloir.
Désormais jeune mariée, Myriam essaye de tenir son foyer. Mais Vicente ne veut rien changer à leurs habitudes.
— Arrête, on n’est pas devenus des petits bourgeois. Et puis on s’en fout de faire le ménage.
Il faut quand même se nourrir. Quand elle n’est pas en cours à la Sorbonne, Myriam fait la queue devant les magasins d’alimentation. En tant que Juive, elle n’a pas le droit de faire ses courses en même temps que les Françaises : seulement entre quinze heures et seize heures. Le ticket de rationnement DN donne droit à du tapioca, le DR à des petits pois, et le ticket 36 à des mange-tout. Parfois quand arrive son tour, il ne reste plus rien. Elle s’excuse auprès de Vicente.
— Pas la peine de t’excuser ! On va boire, c’est bien mieux que manger !