Vicente aime s’étourdir le ventre vide, il entraîne Myriam avec lui dans les caves interdites, au Dupont-Latin à l’angle de la rue des Écoles, et au café Capoulade rue Soufflot. Myriam écrira : « Un soir rue Gay-Lussac avec Vicente. Le bruit que nous faisons incommode les voisins. Ils appellent la police. Alors j’ai sauté par une fenêtre. Il faisait nuit noire. Arrivant au niveau de la rue des Feuillantines, j’entends venir une patrouille de deux policiers français. Dans un coin sombre, je me suis accroupie. »

Sauter, se cacher, échapper à la police : c’est comme un grand jeu dont il faut se sortir vivante. Myriam ne doute de rien et surtout pas du fait qu’elle est invincible.

— Après la guerre, on va découvrir un syndrome de dépression qui va toucher certains résistants. Parce que jamais ils ne s’étaient sentis aussi vivants que frôlant la mort à chaque instant. Tu crois que Myriam a pu le ressentir ?

— … Mon père oui, c’est sûr. Vicente a souffert du retour à la « vie normale ». Il avait besoin de la brûlure du risque.

Petit à petit, à mesure que l’administration fait son travail minutieux d’épouilleuse, cherchant à recenser un à un chaque Juif vivant sur le sol français, l’occupant continue d’émettre de nouvelles ordonnances qui restreignent toujours plus leur liberté. C’est un travail lent, efficace. Entre la fin de l’année 1941 et le courant 1942, les Juifs ne doivent plus s’éloigner de chez eux dans un rayon de plus de cinq kilomètres. Le couvre-feu leur est imposé à partir de vingt heures – ils n’ont pas le droit de déménager. En mai 1942, le port d’une étoile jaune bien visible sur leur manteau est obligatoire afin de faciliter le travail de la police qui doit vérifier qu’ils respectent le couvre-feu et les restrictions de déplacement.

En signe de protestation, les étudiants de la Sorbonne cousent sur leurs vestes des étoiles jaunes avec l’inscription « Philo ». Ils se font arrêter au Quartier latin par des policiers. Les parents deviennent fous.

— Mais vous vous rendez compte des risques que vous prenez ?

La famille Rabinovitch est enfermée dans sa campagne, elle n’a plus le droit de voyager, plus le droit de sortir le soir, plus le droit de prendre le train.

Myriam et Vicente, eux, peuvent faire des allers-retours entre Paris et la Normandie. À l’aller, ils emportent dans leurs bagages des objets de première nécessité et, au retour, de la nourriture. Ces mouvements de va-et-vient donnent un peu d’air à la famille Rabinovitch.

C’est pour Noémie que la situation est la plus douloureuse, surtout lorsqu’elle voit sa grande sœur prendre le train pour Paris avec son jeune et beau mari.

Un soir, assise à la terrasse de La Rhumerie martiniquaise, 166 boulevard Saint-Germain, Myriam boit un verre avec Vicente et sa bande de copains. Il commence à se faire tard, le couvre-feu interdit aux Juifs de se trouver dans la rue après huit heures du soir, mais Myriam n’a pas envie de quitter cette bande joyeuse qui rigole à gorge déployée dans les vapeurs d’alcool. Elle est majeure, elle est mariée, elle est femme, elle veut sentir sur sa peau la morsure de la liberté. Elle ferme les yeux et penche la tête en arrière pour mieux apprécier la brûlure du rhum, de ses lèvres jusqu’au fond de sa gorge.

Quand elle rouvre les yeux, la police est là. Contrôle des papiers. C’est rapide comme une inondation. Quelques secondes plus tôt, elle pouvait se lever, partir – s’en sortir. En une respiration, elle est prise, la main au collet, c’est terminé. Elle ressent d’étroites caresses glacées sur ses joues et sa nuque – sous les bras. Sensation de noyade. Et pourtant, elle pourrait presque en rire d’ivresse. L’alcool lui donne la sensation ouatée que tout cela n’est peut-être pas une scène de la vie réelle.

Dans La Rhumerie martiniquaise, la tension monte parmi les buveurs assis en terrasse, la présence des uniformes n’est pas agréable, les clients montrent une forme d’hostilité. Les hommes fouillent dans leurs poches, un peu trop longtemps, afin d’agacer les policiers. Les dames soupirent en cherchant leurs papiers dans leurs sacs à main.

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