Myriam sait qu’elle est foutue. Des éclairs inutiles traversent sa pensée. S’enfermer dans les toilettes ? Le policier viendra l’y chercher. Payer son verre et partir comme si de rien n’était ? Non. On l’a déjà repérée. Partir en courant ? Mais on la rattraperait bien vite. Myriam est prise au piège. Tout devient absurde. Son verre de rhum. Le cendrier. Les cigarettes écrasées. Mourir pour se sentir libre en buvant de l’alcool à la terrasse d’un café parisien. Quelle absurdité quand la vie s’arrête. Myriam tend sa carte d’identité au policier, sur laquelle le mot « JUIF » est tamponné.
— Vous êtes en fraude.
Oui, elle le sait. C’est passible d’internement. Elle peut dès ce soir être envoyée dans ces étranges « camps » dont personne ne sait ce qu’il s’y passe. En silence elle se lève. Elle prend ses affaires, son manteau, son sac, fait un signe de la main à Vicente puis elle suit les policiers. Les clients la regardent s’éloigner, menottes aux poignets. Pendant quelques minutes, on s’indigne du sort réservé aux Juifs.
— Cette jeune femme, elle n’a rien fait.
— Ces ordonnances sont humiliantes.
Puis les rires reprennent. Et les cocktails au rhum finissent d’être sirotés.
Désespéré, Vicente quitte la table pour se rendre chez sa mère et lui raconter ce qui vient de se passer.
— Mais qu’est-ce que vous faisiez dans la rue ? hurle Gabriële. Deux idiots vous êtes ! Vous pensez que c’est un jeu ? Je t’avais dit que Myriam ne devait pas continuer à traîner dehors, la nuit.
— Mais maman, c’est ma femme, dit Vicente, elle ne peut pas rester enfermée chez nous toute la soirée.
— Écoute-moi bien Vicente, parce que je ne rigole pas. On va se parler de choses sérieuses, toi et moi.
Pendant que mère et fils ont la première conversation de leur vie, Myriam est emmenée au commissariat de la rue de l’Abbaye où elle passe la nuit. Au matin, elle est transférée à pied à la préfecture de police, au dépôt, qui se trouve sur l’île Saint-Louis, mais on ne lui passe pas les menottes. Elle dort une seconde nuit en prison.
Le dimanche matin, un policier vient la chercher.
Le visage de cet homme est dur, fermé. Il ne regarde jamais Myriam dans les yeux, mais toujours par terre. Une fois dans la rue, il la fait monter dans sa voiture en disant :
— Montez, sans discuter.
Pendant que le policier fait le tour de sa voiture pour aller s’asseoir au volant, Myriam respire l’odeur de son chemisier à l’endroit des aisselles, pour se rendre compte, gênée, qu’elle sent très mauvais après ces deux jours passés au dépôt.
Myriam demande si elle va être transférée dans une autre prison parisienne. Mais le policier ne répond pas. Ils roulent dans un Paris vide et silencieux. Depuis que les Français n’ont plus le droit de prendre leur voiture, la capitale est affreusement calme. Myriam et le policier suivent les panneaux blancs, bordés de noir, qui ont été posés partout dans la ville pour que les Allemands s’y repèrent.
Myriam finit par comprendre, inquiète, qu’il l’emmène à la gare, car le policier prend systématiquement la direction
Myriam regarde par la fenêtre le défilé des employés de bureau, les passants avec leurs lunettes dorées, leurs serviettes de cuir, leurs costumes noirs et leurs souliers vernis, qui courent pour attraper un des rares autobus qui roulent au ralenti à cause du mauvais gazogène. Elle se demande si elle va, un jour, faire à nouveau partie de ce qui lui semble désormais un décor derrière une vitre.
Soudain la voiture s’arrête dans une des ruelles adjacentes. Le policier sort de la poche de son uniforme trois pièces de 10 francs, qu’il donne à Myriam. Elle remarque que ses mains sont fines et qu’elles tremblent.
— Pour votre billet de train. Rentrez chez vos parents, dit le policier en lui donnant l’argent.
Cette phrase est très claire. Mais Myriam reste interdite, regardant dans sa main les épis de blé sous la devise de la France, liberté, égalité, fraternité.
— Dépêchez-vous, ajoute le policier avec nervosité.
— Ce sont mes parents qui vous ont… ?
— Pas de questions, coupe le policier. Entrez dans la gare, je vous surveille.
— Laissez-moi juste écrire une lettre, je veux prévenir mon mari.
— Attends maman, cette histoire de policier me semble très étrange. C’est toi qui imagines que les choses se sont passées ainsi ?
— Non ma fille, je n’invente rien. Je restitue et je reconstitue. Voilà tout. Regarde. Enfin, lis plutôt.
Lélia me tend une page, arrachée d’un cahier d’écolier, une feuille quadrillée, recto verso. Je reconnais l’écriture de Myriam.