Pourtant, tout me ramenait sans cesse à la carte postale. J’ai repensé à cette femme, Nathalie Zajde, que j’avais rencontrée chez Georges et dont il m’avait offert le livre. Elle parlait des livres Yizkor, « les livres compilés après la Seconde Guerre mondiale, remplis de souvenirs de gens qui étaient partis avant la guerre et des témoignages de ceux qui n’étaient pas partis, afin de conserver une trace des communautés ». J’ai pensé à Noémie, aux romans qui étaient en elle et qui ne seraient jamais écrits. Puis j’ai pensé à tous les livres qui étaient morts, avec leurs auteurs, dans les chambres à gaz.

Après la guerre, dans les familles juives orthodoxes, les femmes avaient eu pour mission de mettre au monde le plus d’enfants possible, afin de repeupler la terre. Il m’a semblé que c’était la même chose pour les livres. Cette idée inconsciente que nous devons écrire le plus de livres possible, afin de remplir les bibliothèques vides des livres qui n’ont pas pu voir le jour. Pas seulement ceux qu’on a brûlés pendant la guerre. Mais ceux dont les auteurs sont morts avant d’avoir pu les écrire.

J’ai pensé aux deux filles d’Irène Némirovsky qui, devenues adultes, avaient retrouvé le manuscrit de Suite française sous du linge au fond d’une malle. Combien de livres oubliés, cachés dans des valises ou des armoires ?

Je suis sortie pour marcher dans le jardin du Luxembourg, je me suis installée sur une des chaises en fer, profitant du charme mélancolique de ce jardin, que les Rabinovitch avaient traversé des dizaines de fois jadis.

Il y a eu soudain une odeur de chèvrefeuille après la pluie, j’ai marché vers le théâtre de l’Odéon, comme ce jour où, ayant enfilé cinq culottes les unes sur les autres, Myriam partit traverser la France dans le coffre d’une voiture. Les affiches n’étaient pas celles d’un Courteline mais d’une pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple, dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. J’ai descendu la rue de l’Odéon et les escaliers de la ruelle Dupuytren qui donne sur la rue de l’École-de-Médecine. Je suis passée devant le 21 rue Hautefeuille et sa tourelle d’angle octogonale, où Myriam et Noémie Rabinovitch avaient passé des heures à rêver leurs vies, chez Colette Grés. J’ai essayé d’entendre les voix des petites filles juives d’autrefois. Quelques mètres plus loin, dans la rue, une pancarte historique mentionnait : « Le terrain délimité par la rue Hautefeuille, entre les numéros 15 et 21, la rue de l’École-de-Médecine, la rue Pierre-Sarrazin et la rue de la Harpe fut au Moyen Âge, jusqu’en 1310, un cimetière juif. » Les poches de temps communiquaient sans cesse.

J’ai traversé les rues de Paris avec le sentiment de déambuler, hagarde, dans une maison trop grande pour moi. J’ai continué mon chemin vers le lycée Fénelon. C’était là, que, pendant deux années, j’avais été khâgneuse.

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