Aujourd’hui comme il y a vingt ans, je quittais la lumière de la rue Suger pour trouver l’obscurité et la fraîcheur du hall d’entrée. Ces vingt années étaient passées vite. Je ne savais pas à l’époque que Myriam et Noémie avaient été élèves dans ce lycée, et pourtant, quelque chose en moi sentait que je devais étudier là et pas ailleurs. « Il me parle d’une manière que les autres ne peuvent pas comprendre », avait écrit Louise Bourgeois sur ses années à Fénelon. Elle avait aussi écrit cette phrase que je gardais en moi : « Si vous ne pouvez pas vous résoudre à abandonner le passé, alors vous devez le recréer. » J’ai ressenti, en passant sous le grand porche en bois, que Myriam et Noémie n’avaient jamais été si proches de moi. Nous avions eu les mêmes émotions, les mêmes désirs de jeunes filles, dans cette même cour de récréation. L’horloge en bois sombre, avec ses deux aiguilles sculptées en forme de ciseaux, les vieux marronniers aux troncs tachetés de la cour, les rampes d’escalier en fer forgé, étaient les mêmes dans mes pupilles que dans les leurs. Je suis montée pour regarder la cour, depuis les coursives du premier étage, il m’a semblé que la guerre était toujours là, partout, dans l’esprit de ceux qui l’avaient vécue, de ceux qui ne l’avaient pas faite, des enfants de ceux qui avaient combattu, des petits-enfants de ceux qui n’avaient rien fait, qui auraient pu faire plus, la guerre continuait de guider nos actions, nos destins, nos amitiés et nos amours. Tout nous ramenait toujours à ça. Les déflagrations continuaient de résonner en nous.

Dans ce lycée, je m’étais passionnée pour l’Histoire, j’avais appris à étudier les facteurs des crises, les événements déclencheurs. Causes et conséquences. Comme un jeu de dominos, où chaque pièce fait basculer la pièce suivante. C’est ainsi qu’on m’avait enseigné les enchaînements logiques des événements, sans phénomènes aléatoires. Et pourtant, nos vies n’étaient faites que de heurts et de cassures. Et pour reprendre les mots de Némirovsky, « on n’y comprend rien ». J’ai senti une main posée sur mon épaule qui m’a fait sursauter :

– Que cherchez-vous ? m’a demandé la surveillante du lycée.

– Justement, je ne sais pas bien, lui ai-je répondu… j’étais élève ici autrefois. Je voulais juste voir… si les choses avaient changé. Je m’en vais tout de suite. Excusez-moi.

<p>Chapitre 10</p>

J’ai retrouvé Gérard Rambert au restaurant chinois et nous avons commandé le menu du jour, toujours le même.

— Tu sais, me dit Gérard, en 1956, le Festival de Cannes annonce que, parmi les films sélectionnés pour représenter la France en compétition pour la Palme d’or, il y aura le film d’Alain Resnais, Nuit et Brouillard. Et qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne sais pas…

— Ouvre grand tes oreilles, bien qu’elles soient toutes petites tes oreilles, j’ai rarement vu des oreilles aussi petites tu sais, mais écoute bien. Le ministère des Affaires étrangères d’Allemagne de l’Ouest demande au gouvernement français de faire retirer le film de la sélection officielle. Tu m’entends ?

— Mais au nom de quoi ?

— Au nom de la réconciliation franco-allemande ! Il faudrait pas l’empêcher, tu comprends !

— Et le film est retiré de la compétition ?

— Oui. Oui. Tu veux que je répète ? Oui. Oui ! Cela s’appelle, tout simplement, de la censure.

— Mais je croyais que ce film avait été projeté à Cannes !

— Ah ! Il y a eu des protestations, c’est normal. Et le film sera projeté mais… hors compétition ! C’est pas tout. La commission de censure française avait demandé qu’une archive soit coupée du documentaire, une photographie où l’on voit un gendarme français surveiller le camp de Pithiviers. Faudrait pas qu’on dise trop que ce sont les Français qui ont aidé à l’organisation de tout ça.

Tu sais, après la guerre, les gens en avaient marre d’entendre parler de nous. À la maison, c’était pareil. Personne ne me parlait jamais de ce qui s’était passé pendant la guerre. Jamais. Je me souviens d’un dimanche de printemps – mes parents avaient invité une dizaine de personnes à la maison –, il faisait chaud ce jour-là, les femmes étaient en robes légères, les hommes en manches courtes. Et je remarque une chose : tous les invités de mes parents ont un numéro tatoué sur le bras gauche. Tous. Michel, le frère du père de ma mère… Arlette, la femme du frère du père de ma mère… a un numéro tatoué sur le bras gauche. Son cousin et sa femme aussi. De même que Joseph Sterner, l’oncle de ma mère. Et moi je suis là, au milieu de toutes ces vieilles personnes, je tourne comme un moustique, je suis sans doute en train de les énerver un peu à tournicoter autour d’eux. C’est à ce moment-là que l’oncle Joseph décide de me taquiner. Et soudain il me dit :

— Toi, tu ne t’appelles pas Gérard.

— Ah bon ? Comment je m’appelle alors ?

— Toi tu t’appelles Supermalin.

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