— À chaque fois que les oiseaux chutaient de leur perchoir, c’est que le monstre inodore, le grisou, guettait, prêt à engloutir les galeries sous son haleine dévastatrice. Mon grand-père sacrifiait ces petites sentinelles pour préserver sa propre vie, pour s’assurer que rien ni personne ne déciderait à sa place de l’heure de sa mort. Il voulait être le seul maître de sa destinée. Tu comprends ?
— Tu m’as… donné… quoi ?
Dans son hammam nauséeux, Sylvain eut l’impression que les yeux de Vigo changeaient de couleur. Noirs, gris, rouges. Les nuances du diable.
— Quelques somnifères, rien de plus. Des Donormyl. Tu sais, ils conseillent d’éviter l’alcool avant leur ingestion. T’as tout faux mon gars… Ecoute… Il me faut du temps pour réfléchir… Ma conscience m’interdit de te laisser commettre une telle erreur. Je sais que tu me pardonneras ! N’est-ce pas Sylvain ? Dis-moi que tu me pardonneras !
— Espèce d’enc…
L’homme drogué brûla ses dernières forces pour s’arracher de son fauteuil. Il titubait dangereusement.
— Je… vais te tu…
— Merde ! Tu ne me rends pas la tâche facile ! Tu ne pouvais pas rester dans ton coin et la fermer ? Tout aurait été tellement plus simple !
Dans le chuintement d’un corps en chute libre, la mâchoire s’écrasa sur l’oreiller du canapé.
Précipitant l’issue fatale envisagée depuis le premier jour, Vigo activa la machine meurtrière…
23.
Crème fraîche, lard, oignons. Blanche
de Bruges. Une flammekueche et une bière enfouies dans l’estomac, Lucie décida
de passer les deux heures à attendre Raviez – rendez-vous rue de la
Monnaie, devant chez ce Léon à quatorze heures trente – dans la
bibliothèque municipale de Lille. Vers onze heures, elle avait informé le
capitaine des points importants de son entretien avec Van Boost. Les mâles
mutilés, le vol de la louve
Le VAL, suppositoire blanc sans chauffeur qui perforait les artères souterraines de la capitale des Flandres, abandonna Lucie sous les fondations de la gare Lille-Flandres. Dehors, la tour Lille-Europe, la « botte » gigantesque du Crédit Lyonnais, Euralille. Des blousons, des cravates, des survêtements, flocons humains indifférents. Et la fontaine devant laquelle, étudiante, elle avait rencontré Paul, le père biologique des jumelles. Elle doubla le monument d’eau en caressant la vieille pierre… et se concentra de nouveau sur son enquête. L’enquête. Rien que l’enquête.
En fin de matinée, elle avait contacté le zoo de Maubeuge au sujet des wallabies volés. Son sang n’avait fait qu’un tour. Méthodes identiques : flèches anesthésiantes dont la substance n’avait malheureusement pas été analysée, femelles enlevées, mâles mutilés, péricardes incisés et aortes nouées. Une signature qui ne trompait plus sur l’identité de son auteur.
La vieille dame, à l’accueil de la bibliothèque, opposa une légère résistance à la laisser entrer. Il fallait une carte d’adhérent, mais la carte tricolore suffit.
Lucie disposait de peu, très peu de temps pour fouiller dans ces tourelles de papiers. Alors il fallait s’appuyer sur le hasard, l’intuition. Peut-être existait-il un ouvrage qui parlait de « bêtes-vidées-de-leur-sang-par-les-artères-iliaques-et-à-l’aorte-nouée ». On peut toujours rêver.
Lucie avait l’habitude des
bibliothèques, ses résidences secondaires. Elle se plaça face à un écran
d’ordinateur et tapa les mots clés « singe, loup, iliaque, aorte nouée,
sang ». Devant l’échec auquel elle s’attendait, elle testa d’autres
combinaisons qui lui passaient par la tête. « Sacrifice, rituel, capucin,
mutilation, loup ». Des listes aux titres peu accrocheurs apparurent, sans
rapport réel –
Lucie considéra sa montre. Restait seulement une heure de fouille.
Van Boost avait parlé de chirurgie, de dissection. L’aorte nouée… Une technique utilisée dans la médecine de pointe. Pourquoi la bécane ne renvoyait-elle rien ?
Lucie ferma les yeux, les index sur les tempes. Nœud, nouer… On ne noue pas les trompes, on les ligature ! Oui ! Van Boost avait employé le mot ! Elle tapa « ligature de l’aorte ». Des titres de livres s’approprièrent l’écran.