Frodo se sentit tout à coup profondément ridicule, et il se trouva (comme c’était son habitude en livrant un discours) à tripoter les objets qu’il avait dans sa poche. Il sentit l’Anneau sur sa chaîne, et, de manière tout à fait inexplicable, éprouva soudain l’envie irrépressible de le mettre et d’échapper à cette situation grotesque. C’était comme si cette suggestion lui venait de l’extérieur, de quelqu’un ou quelque chose qui se trouvait dans la pièce. Résistant fermement à la tentation, il referma sa main sur l’Anneau, comme pour le réprimer et l’empêcher de s’échapper ou de jouer quelque mauvais tour. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Anneau ne lui fournit aucune inspiration. Il prononça « quelques mots de circonstance », comme on aurait dit dans le Comté : Nous sommes tous très touchés de l’amabilité de votre accueil, et je me permets d’espérer que ma courte visite pourra contribuer à renouveler les vieux liens d’amitié entre Brie et le Comté ; puis il hésita et toussa.

Tout le monde le regardait, à présent. « Une chanson ! » cria l’un des hobbits. « Une chanson ! Une chanson ! firent tous les autres. Allons, mon bon maître, chantez-nous quelque chose qu’on n’a jamais entendu ! »

Pendant un moment, Frodo resta bouche bée. Puis, en désespoir de cause, il entonna une chanson ridicule que Bilbo aimait bien (et dont il était plutôt fier, car il en avait lui-même composé les paroles). Elle parlait d’une auberge : c’est sans doute pour cette raison que Frodo s’en souvint à ce moment-là. La voici en entier. De nos jours, en règle générale, on n’en connaît guère plus que quelques mots.

Il est une joyeuse auberge

sous une colline grise ;

On y brasse une bière si brune

Que vint un soir l’Homme dans la Lune

pour en boire à sa guise.

Le pal’frenier a un chat pompette

qui est un fier violoneux.

Son grand archet court sans arrêt :

En haut, il grince, en bas, il braie,

parfois il racle au milieu.

Le patron, il a un p’tit chien

qui aime bien s’égayer ;

Quand se réjouit la compagnie,

Il tend l’oreille aux plaisanteries

et rit à s’en étouffer.

Ils ont là une vache à cornes

superbe comme une reine ;

Mais la musique l’étourdit,

Lui fait remuer sa queue fournie

et danser sur la plaine.

Oh ! les rangées de plats d’argent,

et les couverts polis !

Pour l’dimanche1 on en a de beaux

Que l’on frotte bien comme il faut

les samedis après-midi.

L’Homme dans la Lune trinquait à fond,

le chat vacillait un peu ;

Plats et cuillers valsaient à table,

La vache tanguait dans l’étable,

le chien se mordait la queue.

L’Homme dans la Lune remplit sa chope

et bientôt roula par terre ;

Il s’assoupit dessous sa chaise,

De boisson rêvant à son aise,

quand l’aube pointa dans l’air.

Le pal’frenier dit à son chat :

« Les chevaux blancs de la Lune

Rongent leur frein à l’écurie.

Leur maître s’est noyé l’esprit,

et là, il est moins une. »

Le chat joua donc une gigue

à réveiller un mort

Sur son violon, zigue-zin-zon ;

Dit à notre homme le patron :

« Le matin vient dehors ! »

L’ayant roulé sur la colline,

dans la Lune on le fourra,

Ses chevaux galopant derrière,

La vache accourant comme un cerf,

puis la cuiller et le plat.

Alors le violon s’emballa,

la vache fit le poirier,

Le chien rieur soudain rugit ;

Les dormeurs sautant hors du lit

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