« Excellent ! s’écria l’Arpenteur, croisant les jambes et se calant dans son fauteuil. Vous semblez avoir retrouvé vos esprits, et ce ne peut être qu’une bonne nouvelle. Vous avez été bien trop imprudent jusqu’ici. Très bien ! Je vais vous dire ce que je sais et vous laisser juge de la récompense. Vous pourriez être content de l’offrir quand vous m’aurez entendu. »
« Poursuivez, alors ! dit Frodo. Que savez-vous donc ? »
« J’en sais trop ; trop de sombres choses, dit l’Arpenteur d’un ton grave. Mais pour ce qui est de votre affaire… » Il se leva et alla à la porte, l’ouvrit d’un coup sec et regarda dans le couloir. Puis il la referma discrètement et se rassit. « J’ai l’ouïe fine, poursuivit-il, baissant la voix, et si je n’ai pas la faculté de disparaître, j’ai chassé bien des créatures sauvages et je puis facilement éviter d’être vu si je le désire. Or, je me trouvais ce soir derrière la haie, sur la Route à l’ouest de Brie, quand quatre hobbits sont arrivés des Coteaux. Nul besoin de répéter tout ce qu’ils ont dit au vieux Bombadil ou se sont dit entre eux ; mais une chose en particulier m’a intéressé.
« Je ne vois pas en quoi mon nom intéresserait qui que ce soit à Brie, dit Frodo avec colère, et il me reste encore à apprendre en quoi il peut vous intéresser. Monsieur l’Arpenteur a peut-être une raison légitime d’espionner les conversations privées des voyageurs ; mais si tel est le cas, je lui conseillerais de s’expliquer. »
« Bien répliqué ! dit l’Arpenteur en riant. Mais l’explication est simple : je cherchais un Hobbit du nom de Frodo Bessac. Je voulais le trouver rapidement. J’avais cru comprendre qu’il quittait le Comté avec, disons, un secret d’importance pour mes amis et moi.
« Non, ne vous méprenez pas ! s’écria-t-il, tandis que Frodo se levait de son siège et que Sam sautait sur pied, l’œil mauvais. Je serai plus prudent que vous avec ce secret. Et la prudence est de mise ! » Il se pencha et les regarda avec insistance. « Surveillez chaque ombre ! dit-il à voix basse. Des hommes en noir ont traversé Brie à cheval. Lundi, l’un d’entre eux est descendu par le Chemin Vert, à ce qu’on dit ; et un autre a remonté le Chemin Vert venant du sud. »
Il y eut un silence. Puis, Frodo s’adressa à Pippin et Sam : « J’aurais dû m’en douter à la façon dont le gardien de la porte nous a accueillis, dit-il. Et l’aubergiste semble avoir eu vent de quelque chose. Pourquoi a-t-il insisté pour que nous allions rejoindre les autres ? Et pourquoi donc avons-nous agi aussi stupidement ? Nous aurions dû rester tranquillement ici. »
« C’eût été préférable, dit l’Arpenteur. Je vous aurais empêché d’aller dans la salle commune, si j’avais pu ; mais l’aubergiste n’a pas voulu me laisser entrer vous voir, ni transmettre aucun message. »
« Pensez-vous qu’il… », commença Frodo.
« Non, je ne pense rien de mal du vieux Fleurdebeurre. Seulement, il n’aime pas trop les mystérieux vagabonds de mon espèce. » Frodo lui adressa un regard perplexe. « Eh bien, j’ai plutôt l’air d’une fripouille, non ? dit l’Arpenteur, la lèvre tordue et les yeux animés d’une étrange lueur. Mais j’espère que nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance. À ce moment-là, j’espère que vous m’expliquerez ce qui s’est passé à la fin de votre chanson. Car cette petite farce… »
« C’était tout à fait par accident ! » intervint Frodo.
« Je me le demande, dit l’Arpenteur. Par accident, soit. Cet accident vous met en une dangereuse posture. »
« À peine plus dangereuse qu’elle ne l’était déjà, dit Frodo. Je savais que ces hommes en noir me poursuivaient ; mais là, on dirait qu’ils m’ont manqué et qu’ils sont partis. »
« Il ne faut pas compter là-dessus ! dit brusquement l’Arpenteur. Ils reviendront. Et d’autres s’en viennent. Il y en a davantage. Je connais leur nombre. Je les connais, ces Cavaliers de l’ombre. » Il marqua une pause ; ses yeux étaient froids et durs. « Et il y a des gens à Brie en qui on ne peut avoir confiance, poursuivit-il. Bill Fougeard, par exemple. Son nom a mauvaise réputation au Pays-de-Brie, et des gens bizarres lui rendent visite. Vous avez dû le remarquer parmi la compagnie : un type bistré au visage moqueur. Il frayait avec l’un des étrangers du Sud, et ils se sont esquivés ensemble juste après votre “accident”. Ces gens du Sud ne sont pas tous bien intentionnés ; quant à Fougeard, il vendrait n’importe quoi à n’importe qui, et toute méchanceté l’amuse. »