« Comment le saurais-je ? Il est libre d’aller où il veut, tant qu’il paie le lendemain. Et voilà M. Touc : voyez, il n’a pas disparu. »

« Eh bien, j’ai vu ce que j’ai vu, et j’ai vu ce que j’ai pas vu », dit Armoise avec obstination.

« Et je dis qu’il y a un malentendu », insista Fleurdebeurre, ramassant le plateau et les morceaux de faïence.

« Bien sûr qu’il y a un malentendu ! dit Frodo. Je n’ai pas disparu. Me voici ! J’étais simplement allé échanger quelques mots avec l’Arpenteur dans son coin. »

Il s’avança à la lueur du feu ; mais la plupart des gens reculèrent, encore plus troublés qu’avant. Ils ne furent pas le moindrement satisfaits de son explication selon laquelle il aurait rapidement rampé sous les tables après sa chute. La plupart des Hobbits et des Hommes de Brie n’avaient plus le cœur à la fête et partirent sur-le-champ, ulcérés. Quelques-uns adressèrent un regard noir à Frodo et s’en furent murmurant entre eux. Les Nains et les deux ou trois Hommes étranges qui demeuraient encore se levèrent et dire bonsoir à l’aubergiste, mais pas à Frodo et à ses amis. Bientôt, il ne resta plus que l’Arpenteur, toujours assis près du mur sans que personne ne le remarque.

M. Fleurdebeurre ne semblait pas fâché outre mesure. Il considérait, fort probablement, que son établissement serait de nouveau plein à craquer pour de nombreux soirs encore, tant que le mystère de cette nuit n’aurait pas été discuté à satiété. « Alors, qu’est-ce que c’était que ça, monsieur Souscolline ? demanda-t-il. Vous faites peur à mes clients et cassez ma vaisselle avec vos acrobaties ? »

« Je suis vraiment désolé si j’ai causé des ennuis, dit Frodo. C’était tout à fait involontaire, je vous assure. Un accident tout à fait regrettable. »

« Très bien, monsieur Souscolline ! Mais si vous comptez faire d’autres culbutes ou tours de passe-passe ou je ne sais trop, vous feriez mieux d’avertir les gens à l’avance – et de m’avertir, moi. Chez nous, on est un peu méfiants de tout ce qui sort de l’ordinaire – du bizarre, si vous voyez ce que je veux dire ; et on n’y prend pas goût comme ça, tout à coup. »

« Je ne referai plus rien de semblable, monsieur Fleurdebeurre, je vous le promets. Et maintenant, je crois que je vais aller dormir. Nous partirons de bonne heure. Veillerez-vous à ce que nos poneys soient prêts pour huit heures ? »

« Très bien ! Mais avant que vous partiez, j’aimerais vous parler en privé, monsieur Souscolline. Quelque chose vient tout juste de me revenir qu’il faut que je vous dise. J’espère que vous ne le prendrez pas mal. Il me reste une ou deux choses à faire ; ensuite j’irai vous voir à votre chambre, si vous êtes d’accord. »

« Certainement ! » dit Frodo ; mais son cœur se serra. Il se demanda combien d’entretiens privés il aurait avant d’aller se coucher, et ce qu’ils révéleraient. Tous ces gens étaient-ils ligués contre lui ? Il commençait à croire que même la figure ronde du vieux Fleurdebeurre pouvait cacher de sombres desseins.

1.

Voir la note 6 de l’Appendice D.

2.

Les Elfes (et les Hobbits) disent toujours « elle » en parlant du Soleil.

10L’Arpenteur

Frodo, Pippin et Sam retournèrent au petit salon. Il n’y avait pas de lumière. Merry n’y était pas, et le feu avait baissé. Ils durent attiser les braises au soufflet et ajouter quelques fagots, pour finalement se rendre compte que l’Arpenteur les avait suivis : il se trouvait là, assis calmement dans un fauteuil près de la porte !

« Hé ! fit Pippin. Qui êtes-vous, et qu’est-ce que vous voulez ? »

« On m’appelle l’Arpenteur, répondit-il ; et bien qu’il l’ait peut-être oublié, votre ami m’a promis un entretien particulier. »

« Vous disiez que je pourrais apprendre quelque chose d’utile, si je ne m’abuse, dit Frodo. Qu’avez-vous à dire ? »

« Plusieurs choses, dit l’Arpenteur. Mais, bien entendu, elles ont un prix. »

« Qu’entendez-vous par là ? » demanda brusquement Frodo.

« Ne vous affolez pas ! J’entends simplement ceci : je vais vous dire ce que je sais et vous donner de bons conseils ; mais j’exigerai une récompense. »

« Et quelle sera-t-elle, je vous prie ? » Il crut alors être tombé sur une fripouille, et songea anxieusement qu’il n’avait apporté que très peu d’argent. Le contenu de sa bourse n’aurait pas contenté un voyou, et il ne pouvait se passer d’un seul sou.

« Rien que vous ne puissiez vous permettre, répondit l’Arpenteur, esquissant lentement un sourire, comme s’il devinait ses pensées. Seulement ceci : vous devrez m’emmener avec vous jusqu’à ce que je souhaite vous quitter. »

« Ah, bon ! répondit Frodo, surpris mais pas tellement soulagé. Même si je voulais d’un autre compagnon, jamais je n’accepterais une telle chose avant d’en savoir beaucoup plus long sur vous et sur vos affaires. »

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