« Je sais seulement le peu que Gandalf m’en a raconté, dit Frodo avec lenteur. Gil-galad fut le dernier des grands Rois elfes de la Terre du Milieu. Son nom signifie Lumière d’Étoile dans leur langue. En compagnie d’Elendil, l’Ami des Elfes, il est allé au pays de… »
« Non ! dit soudain l’Arpenteur. Je crois qu’il vaut mieux taire cette histoire, alors que les serviteurs de l’Ennemi sont tout proches. Si nous parvenons à la maison d’Elrond, il vous sera donné de l’entendre en entier, si vous le désirez. »
« Alors racontez-nous une autre histoire de l’ancien temps, le supplia Sam ; une histoire des Elfes avant le temps de l’évanescence. J’aimerais tellement que vous nous parliez encore des Elfes ; le noir nous serre de si près. »
« Je vais vous raconter le conte de Tinúviel, dit l’Arpenteur, en bref – car c’est un long récit dont la fin n’est pas connue ; et il n’est plus aujourd’hui personne, sauf Elrond, qui s’en souvienne correctement, tel qu’on le contait jadis. C’est un beau conte, quoique triste, comme le sont tous les contes de la Terre du Milieu, encore qu’il puisse vous redonner cœur. » Il resta un moment silencieux, puis il se mit non point à parler, mais à chanter doucement :
L’herbe était longue et le bois vert,
La ciguë en bouquets d’ombelles ;
La nuit tombait dans la clairière
Baignée de pénombre étoilée.
Une flûte invisible et belle
Jouait au bord de la rivière ;
Dansait là-bas Tinúviel,
Ses longs cheveux d’ombre étoilée.
Beren vint des monts éplorés
Et descendit dans les bosquets
Où roulent les flots mordorés
De la rivière enchanteresse.
Il écarta les blancs bouquets
Et vit soudain les fleurs dorées
Sur sa robe et son mantelet,
Son visage et sa joliesse.
Le charme anima ses pieds las
Et il s’élança à sa suite ;
Sa main avide il referma
Sur de brillants rayons de lune.
Légère il la vit prendre fuite
Sous un haut plafond d’entrelacs
Et se hâta à sa poursuite
Dans la forêt au clair de lune.
Il perçut la rumeur fuyante
De pieds aussi légers que l’air
Et de fontaines murmurantes
Aux mélodies enchevêtrées.
Lors les ciguës s’étiolèrent,
Et une à une, soupirantes,
Les feuilles fauchées par l’hiver
Ensevelirent la hêtraie.
Il la chercha, errant au loin
Sur l’épais tapis des années,
Sous les feux d’astres argentins
Figés dans des cieux grelottants.
Son manteau de lune éclairé,
Elle allait dansant au lointain
Tandis que brillait à ses pieds
Un frimas d’argent tremblotant.
Puis de son chant, Tinúviel
Soudain libéra le printemps,
Le tourbillon des hirondelles
Et l’eau des torrents enneigés.
Il vit les fleurs naître à l’instant
Dessous ses pas, et auprès d’elle
Voulut s’en courir en chantant
Sur l’herbe drue, le cœur léger.
D’un nom elfique il l’appela,
Tinúviel ! Tinúviel !
Alors elle entendit sa voix
Qui dans le sous-bois résonnait.
Lors s’arrêta Tinúviel ;
Beren accourant l’enlaça,
Et le destin fondit sur elle
Qui dans ses bras s’abandonnait.
Beren vit alors dans ses yeux,
Entre ses boucles ténébreuses,
Le tremblement lointain des cieux,
L’éclat des étoiles pérennes.
Tinúviel, beauté ombreuse,
L’entoura de ses bras laiteux
Et jeta ses boucles soyeuses
Sur les épaules de Beren.