Longtemps le destin les unit
Par monts et cavernes de pierre,
Prisons de fer, portes de nuit
Et sombres forêts sans matin.
Les Mers alors les séparèrent,
Mais la Pitié les réunit ;
Au temps jadis ils trépassèrent
Chantant dans les bois sans chagrin.
L’Arpenteur soupira et marqua une pause avant de reprendre. « C’est une chanson, dit-il, composée dans le mode qu’on nomme ann-thennath chez les Elfes ; mais il est difficile de le rendre dans notre parler commun, et ma chanson n’en était qu’un grossier écho. Elle parle de la rencontre entre Beren fils de Barahir et Lúthien Tinúviel. Beren était un homme mortel, mais Lúthien était la fille de Thingol, un roi des Elfes en Terre du Milieu, quand le monde était jeune ; et ce fut la plus belle jeune fille jamais connue parmi tous les enfants de ce monde. Sa beauté était celle des étoiles derrière les brumes des terres du Nord, et une brillante lumière éclairait son visage. À cette époque, le Grand Ennemi, dont Sauron du Mordor n’était qu’un serviteur, demeurait à Angband dans le Nord ; et de retour en Terre du Milieu, les Elfes de l’Ouest lui firent la guerre pour lui reprendre les Silmarils qu’il avait volés, et les pères des Hommes vinrent en aide aux Elfes. L’Ennemi fut victorieux et Barahir fut tué, mais Beren s’échappa et franchit les Montagnes de la Terreur au péril de sa vie, jusqu’au Royaume caché de Thingol dans la forêt de Neldoreth. C’est là qu’il vit Lúthien, chantant et dansant dans une clairière près de la rivière enchantée qu’on appelait l’Esgalduin ; et il la nomma Tinúviel, ce qui signifie Rossignol dans la langue d’autrefois. Ils connurent de nombreux chagrins par la suite, et ils furent longtemps séparés. Tinúviel délivra Beren des cachots de Sauron, et ils affrontèrent ensemble de terribles dangers, jetant le Grand Ennemi à bas de son trône ; et ils prirent à sa couronne de fer l’un des trois Silmarils – les plus brillants joyaux qui soient –, promis à Thingol, père de Lúthien, en échange de la main de sa fille. Or, au dernier moment, Beren fut terrassé par le Loup sorti des portes d’Angband, et il mourut dans les bras de Tinúviel. Mais celle-ci choisit de devenir mortelle, et de trépasser de ce monde afin de pouvoir le suivre ; et l’on chante qu’ils se retrouvèrent par-delà les Mers Séparatrices, et qu’après un bref sursis où, revenus à la vie, ils marchèrent parmi les bois verdoyants, ils passèrent ensemble, il y a longtemps, au-delà des confins du monde. Aussi Lúthien Tinúviel est-elle la seule, entre tous ceux du Peuple des Elfes, à être véritablement morte et à avoir quitté ce monde ; et ils ont perdu celle qu’ils aimaient le plus. Mais à travers elle, la lignée des Seigneurs elfes d’autrefois s’est perpétuée parmi les Hommes. Vivent encore parmi nous ceux dont Lúthien fut l’aïeule, et l’on dit que sa lignée ne s’éteindra jamais. Elrond de Fendeval en fait partie. Car de Beren et Lúthien naquit Dior, l’héritier de Thingol ; et de lui, Elwing la Blanche qu’épousa Eärendil, lui qui mena son navire au-delà des brumes du monde, parcourant les mers du ciel avec le Silmaril à son front. Et d’Eärendil sont descendus les Rois de Númenor, c’est-à-dire de l’Occidentale. »
Tandis que parlait l’Arpenteur, ils observaient son visage étrange et fervent, faiblement éclairé par le rougeoiement du feu de bois. Ses yeux brillaient, et sa voix était riche et profonde. Au-dessus de lui s’étendait un ciel noir et étoilé. Soudain, une pâle lueur apparut derrière lui, au-dessus de la couronne de Montauvent. La lune croissante grimpait lentement par-dessus la colline qui les dominait, et à son sommet, les étoiles s’estompèrent.
Le conte s’acheva. Les hobbits remuèrent et s’étirèrent. « Regardez ! dit Merry. La Lune monte : il se fait sûrement tard. »
Les autres levèrent le regard. À cet instant même, ils virent au sommet de la colline une petite forme sombre qui se détachait devant le clair de lune. Ce n’était peut-être qu’une grosse pierre ou une saille rocheuse, découpée par la pâle lumière.
Sam et Merry se levèrent et s’éloignèrent du feu. Frodo et Pippin restèrent assis en silence. L’Arpenteur gardait les yeux fixés sur le clair de lune en haut de la colline. Tout semblait calme et immobile, mais Frodo sentit son cœur envahi d’une froide terreur, maintenant que l’Arpenteur s’était tu. Il se blottit plus près du feu. À ce moment, Sam revint en courant de la lisière du vallon.
« Je sais pas ce que c’est, dit-il, mais j’ai eu soudain très peur. J’oserais pas sortir d’ici pour rien au monde ; j’ai senti quelque chose monter en catimini le long de la pente. »
« As-tu vu quelque chose ? » demanda Frodo, sautant sur ses pieds.
« Non, m’sieur. J’ai rien vu, mais je me suis pas arrêté pour regarder. »