« Son souffle se fit alors semblable au sifflement des serpents, et tous ceux qui se tenaient là frissonnèrent, mais Dáin dit : “Je ne réponds ni oui ni non. Je dois considérer ce message et ce qu’il signifie sous ses beaux atours.”
« “Considérez-le, mais point trop longtemps”, dit-il.
« “Le temps de ma réflexion est mien, et j’en dispose comme bon me semble”, répondit Dáin.
« “Pour le moment”, dit l’autre, et il s’en fut chevauchant dans les ténèbres.
« Les cœurs de nos chefs ont été lourds depuis cette nuit-là. Point n’était besoin de la voix cruelle du messager pour nous avertir de tout ce que ses paroles recélaient de menace et de tromperie ; car nous savions déjà que le pouvoir resurgi au Mordor n’avait pas changé, lui qui nous a toujours trahis par le passé. Par deux fois, le messager est revenu, et sa requête est demeurée sans réponse. La troisième et dernière fois viendra bientôt : d’ici la fin de l’année, selon ses dires.
« Dáin a donc fini par m’envoyer afin de prévenir Bilbo que l’Ennemi le cherche, et pour apprendre, si possible, pourquoi il désire cet anneau, ce moindre des anneaux. Et, bien humblement, nous sollicitons l’avis d’Elrond. Car l’Ombre croît et se rapproche. Nous apprenons que des messagers se sont présentés aussi devant le roi Brand, au Val, et que lui-même a peur. Nous craignons qu’il ne cède. Déjà, la guerre se prépare sur les marches orientales de son royaume. Si nous ne donnons aucune réponse, l’Ennemi pourrait pousser des Hommes sous sa férule à assaillir le roi Brand, et Dáin également. »
« Vous avez bien fait de venir, dit Elrond. Vous apprendrez aujourd’hui tout ce qu’il faut savoir pour comprendre les desseins de l’Ennemi. Il n’y a rien que vous puissiez faire, sinon que de résister, avec ou sans espoir. Mais vous n’êtes pas seuls. Vous apprendrez que l’inquiétude qui vous ronge n’est qu’une partie du trouble qui gagne tout le monde occidental. L’Anneau ! Qu’allons-nous faire de l’Anneau, le moindre des anneaux, le colifichet dont Sauron s’est entiché ? Telle est la destinée qu’il nous faut méditer.
« Voilà pourquoi vous avez été appelés ici. Je dis “appelés”, bien que je ne vous aie appelés à moi, étrangers de contrées lointaines. Vous êtes venus et êtes ici réunis, tout juste à temps et par pur hasard, comme on pourrait le croire. Et pourtant, il n’en est rien. Considérez plutôt qu’on a voulu que ce soit nous, qui siégions ici, et nuls autres que nous, qui devions chercher conseil face au péril du monde.
« Or donc, nous parlerons désormais ouvertement de choses qui, jusqu’à ce jour, sont restées cachées à la vue de tous hormis quelques-uns. Et tout d’abord, afin que chacun puisse comprendre le péril qui nous guette, le Conte de l’Anneau sera narré depuis le début jusqu’à ces jours présents. Et c’est moi qui commencerai ce récit, mais d’autres le termineront. »
Tous écoutèrent alors, tandis qu’Elrond, de sa voix claire, parlait de Sauron et des Anneaux de Pouvoir, forgés au Deuxième Âge du monde, il y a fort longtemps. Une partie de son récit était connue de quelques-uns de ceux qui étaient là, mais nul ne le savait en entier, et bien des yeux observaient Elrond avec crainte et émerveillement tandis qu’il évoquait les forgerons elfes de l’Eregion, leur amitié avec les nains de la Moria, et leur soif de connaissance, par laquelle Sauron les leurra. Car Sauron, en ce temps-là, n’avait pas encore sinistre figure, et ils reçurent son aide et acquirent un grand savoir-faire, tandis que lui découvrait tous leurs secrets ; et il les trahit, forgeant dans la Montagne du Feu l’Anneau Unique afin de devenir leur maître. Mais Celebrimbor le décela, et il cacha les Trois qu’il avait créés ; et ce fut la guerre, et le pays fut dévasté, et la porte de la Moria fut close.
Puis, Elrond retraça le parcours de l’Anneau durant toutes les années qui suivirent ; mais comme cette histoire est racontée ailleurs, consignée par Elrond lui-même dans ses livres de tradition, elle n’est pas rappelée ici. Car il s’agit d’un long récit, plein de hauts faits et de terribles actes ; et aussi concis que fût Elrond, le soleil monta dans le ciel, et la matinée touchait à sa fin quand il acheva son récit.
Il parla de Númenor, de sa gloire et de sa chute, et du retour des Rois des Hommes en Terre du Milieu, réchappés des profondeurs de la Mer, portés sur les ailes de la tempête. Puis Elendil le Grand et ses puissants fils, Isildur et Anárion, devinrent de grands seigneurs ; et ils fondèrent le Royaume du Nord en Arnor, et le Royaume du Sud au Gondor, en amont des bouches de l’Anduin. Mais Sauron du Mordor les assaillit, et ils firent la Dernière Alliance des Elfes et des Hommes, et les armées de Gil-galad et d’Elendil furent rassemblées en Arnor.