Frodo surprit ces paroles, et il comprit que Gandalf et Aragorn poursuivaient un débat entamé bien avant. Il écouta d’une oreille inquiète.

« Notre itinéraire, du début à la fin, ne me dit rien de bon, comme vous le savez, Gandalf, répondit Aragorn. Et les périls, connus et inconnus, ne cesseront de grandir à mesure que nous avancerons. Mais il nous faut avancer ; et il ne sert à rien de différer notre passage des montagnes. Plus au sud, il n’y a aucun moyen de les franchir avant de parvenir à la Brèche du Rohan. De ce que vous nous avez dit de Saruman, ce chemin ne m’inspire pas confiance. Qui sait si les maréchaux des Seigneurs des Chevaux n’ont pas maintenant un autre maître ? »

« Qui sait, en effet ! dit Gandalf. Mais il est encore un chemin, autre que le col du Caradhras : le chemin sombre et secret dont nous avons parlé. »

« Mais n’en parlons pas davantage ! Pas pour le moment. Ne dites rien aux autres, je vous prie, tant qu’il n’apparaît pas clairement que c’est le seul moyen. »

« Il nous faut décider avant de continuer, répondit Gandalf. »

« Dans ce cas, retournons la question dans notre esprit, pendant que les autres dorment et se reposent », dit Aragorn.

En fin d’après-midi, alors que les autres terminaient leur petit déjeuner, Gandalf et Aragorn allèrent tous deux à l’écart et tournèrent leurs regards vers le Caradhras. Ses flancs étaient alors sombres et menaçants, et sa tête flottait dans un nuage gris. Frodo les observait, se demandant de quel côté pencherait le débat. Lorsqu’ils rejoignirent la Compagnie, Gandalf parla, et Frodo sut alors qu’il avait été décidé de braver les intempéries et le haut col. Il fut soulagé. Il ne pouvait deviner quel était l’autre itinéraire, le chemin sombre et secret, mais sa seule mention semblait décontenancer Aragorn, et Frodo n’était pas fâché de lui tourner le dos.

« D’après les signes que nous avons vus récemment, dit Gandalf, je crains que la Porte de Cornerouge ne soit surveillée ; et le temps qui se dessine derrière nous me fait également douter. Il pourrait y avoir de la neige. Nous devons autant que possible nous dépêcher. Même alors, il nous faudra plus de deux longues marches avant d’atteindre le sommet du col. L’obscurité viendra tôt ce soir. Nous devrons partir aussitôt que vous serez prêts. »

« J’ajouterai un conseil, si vous le permettez, dit Boromir. Je suis né dans l’ombre des Montagnes Blanches et je sais quelque chose des voyages sur les hauteurs. Nous aurons à affronter un froid glacial, sinon pire, avant d’être de l’autre côté. Nous ne gagnerons rien à rester secrets au point de mourir gelés. Quand nous partirons d’ici, où il se trouve encore quelques arbres et arbrisseaux, chacun d’entre nous devrait emporter un fagot de bois aussi gros qu’il le peut. »

« Et Bill pourrait en prendre encore un tantinet, pas vrai, mon gars ? » dit Sam. Le poney le regarda d’un air mélancolique.

« Très bien, dit Gandalf. Mais il sera interdit de nous servir de ce bois – sauf s’il s’agit de choisir entre le feu et la mort. »

La Compagnie se remit en route, à vive allure pour commencer ; mais le chemin devint de plus en plus abrupt et difficile à suivre. En maints endroits, la vieille route sinueuse avait pratiquement disparu, et se trouvait encombrée de nombreux éboulis. Il fit bientôt nuit noire sous d’épais nuages. Un vent cinglant tournoyait parmi les rochers. À minuit, ils étaient parvenus aux genoux des imposantes montagnes. L’étroit sentier serpentait à présent sous une série d’à-pics qui se dressaient sur leur gauche, surmontés des flancs implacables du Caradhras, invisibles dans l’obscurité ; à droite s’ouvrait un gouffre de ténèbres où le terrain s’abîmait soudain.

Ils gravirent un raidillon avec peine et s’arrêtèrent un instant en haut. Frodo sentit un toucher délicat sur sa joue. Il tendit le bras et vit de pâles flocons de neige se poser sur sa manche.

Ils continuèrent. Mais avant peu, la neige tombait dru, brouillant l’air tout entier et tourbillonnant sous les yeux de Frodo. Les formes sombres et courbées d’Aragorn et de Gandalf, à seulement quelques pas en avant, se distinguaient à peine.

« J’aime pas ça du tout, dit Sam tout juste derrière lui, haletant. La neige, ça va toujours quand on se lève par un beau matin, mais j’aime être au lit quand elle tombe. Elle devrait aller faire un tour du côté de Hobbiteville ! Ça plairait peut-être aux gens. » Hormis sur les hautes landes du Quartier Nord, les fortes chutes de neige étaient exceptionnelles dans le Comté, aussi y voyait-on un événement heureux, une occasion de s’amuser. Aucun hobbit encore vivant (sauf Bilbo) n’avait souvenance du Rude Hiver de 1311, quand des loups blancs avaient envahi le Comté par les eaux gelées du Brandivin.

Gandalf s’arrêta. La neige s’amoncelait sur son capuchon et ses épaules ; ses bottes étaient déjà ensevelies jusqu’à la cheville.

« C’est bien ce que je craignais, dit-il. Qu’en dites-vous maintenant, Aragorn ? »

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