« Oui, ils vivent tout au fond du bois, dit Aragorn avec un soupir, comme si un souvenir remuait en lui. Il faudra nous débrouiller seuls, ce soir. Nous allons continuer un peu, jusqu’à ce que les arbres nous entourent, puis nous nous écarterons du chemin pour chercher un endroit où dormir. »
Il fit quelques pas en avant ; mais Boromir, hésitant, ne le suivit pas. « N’y a-t-il aucune autre route ? » dit-il.
« Quelle autre route plus belle encore souhaiteriez-vous ? » dit Aragorn.
« Une route ordinaire, dût-elle traverser une forêt d’épées, répondit Boromir. Cette Compagnie a été menée par d’étranges chemins, pour son plus grand malheur. Nous sommes descendus dans les ombres de la Moria, bien contre mon gré, et quelle ne fut pas notre perte ! Maintenant il nous faudrait entrer au Bois Doré, dites-vous. Mais cette périlleuse contrée ne nous est pas inconnue au Gondor ; et l’on dit que bien peu en ressortent une fois entrés, et que, de ceux-là, aucun n’est revenu indemne. »
« Ne dites pas
« Après vous, dans ce cas ! dit Boromir. Mais c’est un endroit périlleux. »
« Périlleux, certes, dit Aragorn : beau et périlleux ; mais seul le mal doit le craindre, ou ceux qui apportent quelque mal avec eux. Suivez-moi ! »
Ils n’avaient guère parcouru plus d’un mille dans la forêt lorsqu’ils croisèrent un autre cours d’eau, dévalant les pentes boisées qui grimpaient à l’ouest, vers les montagnes. Ils l’entendaient ruisseler au-dessus d’une cascade quelque part parmi les ombres sur leur droite. Ses eaux noires et fougueuses passaient devant eux en travers du sentier, rejoignant l’Argentine en un tourbillon de mares sombres parmi les racines des arbres.
« Voici la Nimrodel ! dit Legolas. Les Elfes sylvains en ont fait de nombreux chants il y a bien longtemps, et nous les chantons encore dans le Nord, nous souvenant de l’arc-en-ciel de ses chutes, et des fleurs d’or flottant sur son écume. Tout est sombre à présent, et le Pont de la Nimrodel est détruit. Je vais m’y baigner les pieds, car on dit que cette eau guérit toute lassitude. » Il descendit la berge escarpée et s’avança dans la rivière.
« Suivez-moi ! cria-t-il. L’eau n’est pas profonde. Il n’y a qu’à la passer à gué ! Nous pourrons nous reposer sur l’autre rive, et trouver le sommeil au son des chutes d’eau, et l’oubli de ce qui nous afflige. »
Ils descendirent un à un et suivirent Legolas. Frodo se tint un moment près du bord et laissa l’eau couler sur ses pieds fourbus. Elle était froide, mais son toucher était pur, et tandis qu’il avançait et la voyait monter à ses genoux, il sentit ses membres lavés de toute salissure et de toute fatigue.
Quand la toute Compagnie eut traversé, ils s’assirent et prirent à manger ; et Legolas leur conta des histoires de la Lothlórien que les Elfes de Grand’Peur gardaient encore dans leurs cœurs, racontant la lumière du soleil des étoiles sur les prés, au bord du Grand Fleuve, avant que le monde ne soit devenu gris.
Enfin, un silence tomba, et ils prêtèrent l’oreille à la musique de la chute coulant mélodieusement parmi les ombres. Frodo eut presque l’impression d’entendre une voix chanter, comme mêlée au gazouillis de l’eau.
« Entendez-vous la voix de Nimrodel ? demanda Legolas. Je vais vous chanter une chanson de la jeune Nimrodel, nommée du même nom que la rivière où elle vivait jadis. C’est une belle chanson dans notre langue forestière ; mais la voici traduite dans le parler occidentalien, comme d’aucuns la chantent aujourd’hui à Fendeval. » D’une voix douce, à peine audible parmi le bruissement des feuilles au-dessus d’eux, il entonna :