Les Gens de Brie, Grands et Petits, ne voyageaient pas tellement eux-mêmes, et s’occupaient surtout des affaires qui touchaient leurs quatre villages. Les Hobbits de Brie se rendaient à l’occasion jusqu’au Pays-de-Bouc ou dans le Quartier Est ; et bien que leur petite région ne fût guère qu’à un jour de chevauchée à l’est du Pont du Brandivin, les Hobbits du Comté ne s’y rendaient plus très souvent. Seul un Bouceron de temps en temps ou un Touc téméraire venait parfois à l’Auberge pour une ou deux nuits, mais cela devenait de moins en moins fréquent. Les Hobbits du Comté considéraient ceux de Brie, et de tous ceux qui vivaient au-delà des frontières, comme des « Gens de l’Extérieur », et s’y intéressaient très peu, les jugeant frustes et peu dégourdis. Or, il devait y avoir à cette époque beaucoup plus de Gens de l’Extérieur répandus un peu partout dans l’ouest du Monde qu’on ne se l’imaginait dans le Comté. Certains, assurément, ne valaient pas mieux que des clochards, prêts à creuser le premier talus venu pour l’abandonner aussitôt qu’il ne ferait plus leur affaire. Mais au Pays-de-Brie, du moins, les hobbits étaient des gens respectables et prospères – pas plus rustiques que la plupart de leurs lointains parents de l’Intérieur. On se souvenait encore du temps où les allées et venues étaient nombreuses entre Brie et le Comté. Il y avait du sang de Brie chez les Brandibouc, de l’avis de tous.
Le village de Brie comptait une centaine de maisons en pierre des Grandes Gens, juchées pour la plupart au-dessus de la Route, sur le versant ouest de la colline. Là, partant de la colline et décrivant plus d’un demi-cercle avant d’y revenir, s’ouvrait un profond fossé bordé d’une épaisse haie du côté du village. La Route le franchissait au moyen d’une chaussée ; mais à l’endroit où elle trouait la haie se dressait une grande porte. Une autre porte se trouvait du côté sud, là où la Route sortait du village. On fermait les portes dès la tombée de la nuit ; mais juste de l’autre côté se trouvaient de petits pavillons pour les gardiens.
Un peu à l’intérieur, à l’endroit où la Route tournait à droite pour contourner le pied de la colline, s’élevait une auberge d’importance, construite du temps où la circulation était beaucoup plus grande sur les routes. Car Brie se trouvait à un ancien carrefour : une autre vieille route croisait celle de l’Est tout juste devant le fossé à l’extrémité ouest du village, route très empruntée autrefois par les Hommes, et par des gens de toutes sortes.
L’Auberge de Brie était toujours là, cependant, et son propriétaire était un homme important. Sa maison était le lieu de rencontre des oisifs, des bavards et des curieux parmi les habitants, grands ou petits, des quatre villages ; et un asile pour les Coureurs et autres vagabonds, et pour les voyageurs (surtout des nains) qui empruntaient encore la Route de l’Est pour se rendre aux Montagnes ou en revenir.
Il faisait noir et les étoiles brillaient, blanches, quand Frodo et ses compagnons parvinrent enfin à la croisée du Chemin Vert, tout près du village. Ils arrivèrent à la Porte de l’Ouest et la trouvèrent close ; mais un homme était assis à l’entrée du pavillon juste derrière. Il se leva d’un bond, alla chercher une lanterne et leur lança un regard surpris par-dessus la porte.
« D’où venez-vous, et qu’est-ce que vous voulez ? » demanda-t-il d’un ton bourru.
« Nous nous rendons à l’auberge du village, répondit Frodo. Nous voyageons vers l’est et ne pouvons continuer ce soir. »
« Des hobbits ! Quatre hobbits ! Et qui viennent du Comté, à la façon dont ils parlent », dit le gardien à voix basse, comme pour lui-même. Il les dévisagea un moment d’un œil suspicieux, puis ouvrit lentement la porte et les laissa passer sur leurs montures.
« On ne voit pas souvent des Gens du Comté sur la Route le soir, poursuivit-il tandis qu’ils s’arrêtaient un moment près de sa porte. Vous m’excuserez, mais je me demande bien quelle affaire vous envoie à l’est de Brie ! Quels sont vos noms, si vous permettez ? »
« Nos noms et nos affaires ne regardent que nous, et ça ne semble pas l’endroit idéal pour en discuter », dit Frodo, qui n’aimait pas trop l’allure de cet homme ni le ton de sa voix.
« Vos affaires vous regardent, sans doute, répondit-il, mais c’est mon affaire de poser des questions à la nuit tombée. »