« Il m’appartient, dit Tom. Mon compagnon à quatre pattes ; mais je le monte rarement, et il erre souvent loin en liberté, au flanc des collines. Pendant leur séjour chez moi, vos poneys ont connu mon Nigaud ; et l’ayant flairé dans la nuit, ils ont vite couru à sa rencontre. Je pensais bien qu’il les chercherait, et qu’avec ses sages paroles il les apaiserait. Mais maintenant, mon joyeux Nigaud, le vieux Tom ira sur ton dos. Hé ! il vient avec vous, pour vous remettre en route ; il lui faut donc un poney. Car on peut difficilement parler à des hobbits à cheval, quand on va sur ses propres jambes à essayer de les rattraper. »

Les hobbits furent ravis de l’entendre, et ils remercièrent Tom à plusieurs reprises ; mais il rit, et leur dit qu’ils étaient si doués pour se perdre qu’il ne serait pas tranquille avant de les avoir conduits, sains et saufs, aux frontières de son pays. « J’ai des choses à faire, dit-il : mes ouvrages et mes chansons, mes paroles et mes promenades, et ma garde du pays. Tom ne peut pas toujours être à disposition pour ouvrir des portes et des fissures de saule. Tom doit voir à sa maison, et Baie-d’or attend. »

Il était encore assez tôt au soleil, entre neuf et dix heures, et les hobbits songèrent à se sustenter. Leur dernier repas remontait au déjeuner de la veille, près de la pierre levée. Ils mangèrent alors le restant des provisions que Tom leur avait données, prévues pour le souper, en plus de ce que Tom apportait avec lui. Ce fut un repas frugal (pour des hobbits, et compte tenu des circonstances), mais ils se sentirent beaucoup mieux après, néanmoins. Pendant qu’ils mangeaient, Tom se rendit sur le monticule et examina les trésors. Il les entassa pour la plupart en un monceau qui brillait et étincelait sur l’herbe. Il leur enjoignit d’y rester et de s’offrir « librement à tous, oiseaux, bêtes, Elfes ou Hommes, de même qu’à toutes les créatures bienveillantes » ; car le sortilège du tertre serait alors rompu et dispersé, et aucun Esprit n’y reviendrait plus jamais. Parmi les trésors, il choisit pour lui-même une broche, sertie de pierres bleues aux multiples nuances, telles les fleurs de lin ou les ailes de papillons bleus. Il la regarda longuement, hochant la tête, comme si un souvenir lui remuait le cœur, et dit enfin :

« Voilà un joli jouet pour Tom et pour sa dame ! Belle était celle qui le portait à l’épaule autrefois. Maintenant Baie-d’or le portera, mais nous ne l’oublierons pas ! »

Pour chacun des hobbits, il choisit une dague, longue, en forme de feuille, tranchante et merveilleusement ouvragée, damasquinée de serpents rouge et or. Elles luisirent quand il les tira de leurs fourreaux noirs, faits d’un étrange métal, léger et résistant, et ornés de plusieurs pierres rutilantes. Que ce fût par quelque vertu de ces fourreaux ou en raison du sort jeté sur le tertre, leurs lames, tranchantes, dépourvues de rouille, éclatantes au soleil, ne semblaient avoir subi aucune injure du temps.

« Les vieux poignards sont assez longs pour servir d’épées aux hobbits, dit-il. Il sera bon de les avoir à portée de main, si les gens du Comté s’en vont marcher à l’est, au sud ou au loin, dans les ténèbres et le danger. » Il leur dit alors que ces lames, forgées de longues années auparavant, étaient l’œuvre des Hommes de l’Occidentale, qui s’étaient eux-mêmes opposés au Seigneur Sombre, mais avaient été vaincus par le roi maléfique de Carn Dûm, au pays d’Angmar.

« Rares sont ceux qui de nos jours s’en souviennent, murmura Tom, pourtant il en reste encore qui errent, fils de rois oubliés marchant dans la solitude, gardant les gens insouciants des choses maléfiques. »

Les hobbits ne comprirent pas ses paroles, mais tandis qu’il parlait, ils eurent la vision comme d’une grande étendue d’années derrière eux, telle une vaste plaine ombreuse où de hautes silhouettes avançaient à grandes enjambées, des Hommes au visage sévère et aux épées brillantes ; l’un d’entre eux, le dernier, portait une étoile à son front. Puis la vision s’évanouit, et ils retrouvèrent le monde ensoleillé. Il était temps de reprendre la route. Ils s’apprêtèrent au départ, remballant leurs paquets et chargeant leurs poneys. Ils accrochèrent leurs nouvelles armes à leur ceinture de cuir, sous leur veste, les trouvant fort gênantes et se demandant si elles allaient servir à quoi que ce soit. De toutes les aventures qu’ils pensaient rencontrer dans leur fuite, le combat ne leur était jamais apparu comme une possibilité à envisager.

Ils repartirent enfin. Ayant mené leurs poneys au bas de la colline, ils se mirent en selle et traversèrent la vallée d’un trot rapide. Regardant derrière, ils aperçurent le vieux tertre juché sur la colline. À son sommet, le soleil sur l’or jaillissait comme une flamme jaune. Puis, cette vue disparut derrière un épaulement des Coteaux.

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