Il rit, dévoilant ses fossettes. L’espace de quelques secondes, Irène est intimidée par sa beauté. S’il a hérité de ses grands yeux noirs et de ses longs cils, il tient de son père ces cheveux bouclés de pâtre italien de la Renaissance.
— On parle souvent de toi. Hermine t’admire de m’avoir élevé seule, en travaillant à plein temps. Sa mère est plus… traditionnelle, tu vois. C’est une femme au foyer, comme Oma. Je lui ai expliqué ce que tu fais au centre. Ça l’impressionne.
Flattée, elle répond que rien ne presse. Elle sera ravie de la rencontrer quand ils estimeront le moment venu.
En attendant, il faut décider de ce qu’ils feront pour Noël. Elle voudrait aller à Paris, rêve de longues promenades, de ciné-club et de discussions endiablées avec Antoine avant le traditionnel lèche-vitrines des grands magasins du boulevard Haussmann. Hanno applaudit ce projet, il est très attaché à Antoine.
— On dormira où ? Chez Mamie ?
Ce mot vient compliquer le joyeux tableau des vacances.
Penser à sa chambre au papier peint fané donne à Irène le sentiment d’enfiler un vêtement trop petit, qui serre à faire mal.
— Pas cette année, décide-t-elle. On s’épargnera aussi le réveillon avec tes oncles, ajoute-t-elle.
D’un regard, ils scellent le pacte.
Le lundi matin, elle quitte la maison avant le lever du jour. Autour de son cou, elle enroule la grosse écharpe en laine douce que Hanno lui a offerte, pour la réchauffer quand elle arpentera les territoires de l’Est.
La veille, elle a reçu un mail de l’archiviste de Yad Vashem, l’informant que Lazar Engelmann avait témoigné au premier procès de Treblinka, en 1964. Avant de rencontrer Elvire, la fille dont il n’a jamais rien su, elle ira en consulter le compte rendu aux archives.
L’avion n’est pas très grand. Lorsqu’il décolle du tarmac de l’aéroport de Düsseldorf, elle sent qu’elle les emporte avec elle. Wita, Lazar et Eva. Là-bas, elle compte sur eux pour éclairer ses pas.
Sa première impression de Varsovie est hostile, une ville froide sous un ciel plombé. Des bourrasques glaciales la transpercent à la sortie de l’aéroport. Heureusement son écharpe est longue, et elle peut en faire trois tours. Elle se trompe de bus, erre à travers les rues, prend un métro et atterrit à la gare centrale où elle finit par dénicher un train pour la gare de Wschodnia, sur l’autre rive de la Vistule. Elle y parvient quelques minutes avant le départ de l’intercité pour Lublin et se précipite en nage sur le quai, éreintée. Janina Dabrowska, qui a offert de l’accompagner à Lublin, l’attend devant le wagon. Un sourire s’épanouit sur son visage frigorifié, quelques mèches blond platine dépassent de son bonnet rouge : « Bienvenue en Pologne, Irena. On se rencontre enfin ! Je vous imaginais blonde et sévère, comme une héroïne d’Hitchcock… En fait vous êtes brune et jolie. Tout le contraire ! » Irène lui serre la main, et note que Janina porte un rouge à lèvres assorti à son bonnet.
Elles grimpent dans un train jaune dont le chauffage est en panne, gardent leurs manteaux et achètent des sandwiches et du thé à un employé qui remonte le couloir avec son chariot. Après avoir quitté les faubourgs de Varsovie, Irène regarde défiler les forêts de pins derrière la vitre ; leurs troncs rouges semblent prendre d’assaut les nuages. Quelques bouleaux argentés montent la garde en lisière de bois. De temps en temps, on aperçoit le toit rouge d’une ferme dont les tuiles vernissées ressemblent à une construction en Lego, aussitôt effacée par d’autres arbres, comme surgie d’un rêve. Le wagon presque vide donne l’illusion de remonter le temps. Joyeuse et volubile, Janina lui parle de Marek, le mari de Wita, dont elles rencontrent la famille demain.
Après la guerre, rappelle-t-elle, Staline a exigé la Pologne à Yalta et l’a obtenue. Les Alliés ont sacrifié le gouvernement polonais en exil et la Résistance sur l’autel d’une entente fragile. Une trahison, pour ceux qui avaient mené un combat désespéré contre les nazis. Comment oublier que Staline et Hitler s’étaient partagé la Pologne au début de la guerre ? Que l’Armée rouge avait regardé Varsovie brûler depuis l’autre rive de la Vistule, attendant que la ville soit réduite en poussière, sa population massacrée ou déportée, pour franchir le fleuve ? Les combattants de l’Armée de l’intérieur étaient priés de rentrer dans le rang. Staline leur offrait l’amnistie. Ceux qui l’ont cru ont été torturés, emprisonnés ou déportés en Sibérie. D’autres ont choisi de regagner les forêts qui avaient abrité leurs luttes clandestines. Marek a rejoint les Forces armées nationales, farouchement anticommunistes. Pendant des années, ces « soldats maudits » se sont livrés à des actions de guérilla contre le régime soviétique. À l’été 1945, Marek a été incarcéré dans un cachot du château de Lublin. Heureusement, son futur beau-père avait des contacts influents au sein de l’intelligentsia communiste de la ville. Ça lui a évité d’être envoyé au goulag.