L’atmosphère est joviale, chacun se présente et Irène ne retient qu’un défilé de prénoms aux consonances musicales, Milosz, Taddeusz, Michal, Bronislaw ou Wladek. Passant au milieu des hommes, l’épouse du maître de maison distribue sourires et biscuits d’apéritif. Janusz sert d’autorité un shot de vodka aux nouvelles venues. Il est temps de trinquer à la mémoire de ceux qu’il appelle « nos soldats indomptables ». Très ému, il prononce quelques mots que Janina traduit à voix basse : « Ce matin, je pense à mon père dont le courage est un exemple pour nous tous. Marek et ses camarades ont lutté, parfois au sacrifice de leurs vies, pour défendre l’indépendance de la Pologne contre les occupants allemands et soviétiques. Aujourd’hui, nos valeurs ancestrales sont de nouveau menacées. Plus que jamais, nous devons défendre leur héritage », conclut-il dans un silence recueilli. Tout le monde lève son verre et le vide cul sec. Irène aussi, la vodka lui fait monter les larmes aux yeux. Son voisin, un grand gaillard brun à la beauté slave, la couve d’un regard amusé. C’est Wladek, le fils aîné de leur hôte.

— Irena, déclare Janusz, est venue d’Allemagne pour connaître l’histoire de mon père.

Des exclamations fusent, quelques rires. Irène précise qu’elle est française et cherche aussi des informations sur Wita, la première femme de Marek. Ce prénom n’éveille aucune lueur d’intérêt dans l’assistance. En revanche, chacun y va de son anecdote pour illustrer la bravoure et la loyauté de Marek. Les joues empourprées par la vodka, Janina ne sait où donner de la tête. Wladek montre fièrement à Irène un brassard rouge et blanc qui appartenait à son grand-père et porte le sigle de l’Armée de l’intérieur, AK. Le tissu s’effiloche aux extrémités. Il lui fait remarquer une tache de sang séché sur le blanc jauni. Dans les forêts de la région, les combats se sont poursuivis jusqu’à la fin des années cinquante. À l’atelier de sciage, ils retrouvent encore des balles dans les troncs des arbres.

Irène parcourt l’album-photos, espérant y trouver des clichés de Wita et du petit. Mais ce ne sont que des souvenirs de maquis où de jeunes partisans fument en uniforme ou posent tout sourire avec leur arme. S’attardant sur le visage de Marek, elle peut imaginer Wita tomber amoureuse de ce regard décidé, de cette bouche sensuelle, et le rester malgré l’épuisement d’une vie dangereuse.

Elle demande à Janusz quel père il était, et Janina lui traduit sa réponse :

— Sévère. La guerre l’avait endurci. Je redoutais ses colères ! Il m’a appris à être courageux. Et la nature, les animaux. Il voulait que je sois capable de survivre dans la forêt. C’était un homme de l’ancien temps. Un héros. Je ne l’ai jamais vu pleurer, même pas à la mort de ma mère. Il avait été torturé par les communistes. Il avait des cicatrices. Il me répétait : « Sois un homme, et reste-le en toute circonstance. » Moi aussi, je dis ça à mes fils.

Irène avale un biscuit sec car l’alcool lui monte à la tête. Autour d’elle, les verres se remplissent et se vident à un rythme soutenu, les conversations sont ponctuées de rires sonores. Les invités ont oublié sa présence. Elle en profite pour demander s’il existe des photos de Wita, des souvenirs de leur mariage.

Janusz n’en a jamais vu. Son père en a peut-être emporté avec lui, quand il a rejoint les partisans dans la forêt. Après la guerre il n’y avait plus rien. Marek n’évoquait pas sa première épouse. Il fuyait ce qui le ramenait à la guerre et à ceux qu’il avait perdus. Mieux valait se concentrer sur le présent.

— Et puis ma mère était jalouse, alors il faisait attention, précise-t-il avec un clin d’œil.

— Il ne parlait jamais de l’enfant ? insiste Irène.

Janina, qui a commis l’erreur d’accepter une autre vodka, traduit laborieusement sa question à leur hôte, qui fronce les sourcils.

— Ta dziewczynka ? interroge-t-il.

— Nie, répond Janina.

Ils discutent et semblent ne pas arriver à se mettre d’accord. Irène peste intérieurement contre Janina, qui est pompette et lui fait défaut à un moment crucial.

— Il répète que c’était une fille, lui dit Janina en levant les yeux au ciel.

— Il doit confondre, poursuit Irène, crispée.

Janina traduit sa réponse qui irrite son interlocuteur. S’ensuit une longue tirade où l’amabilité du patriarche s’effrite, trahissant un caractère sanguin qu’il a dû hériter de son père.

— Il dit qu’il n’est pas encore sénile. C’était une fille. Une adolescente, avec des cheveux blonds. Il ne l’a vue qu’une fois, il devait avoir quatre ou cinq ans. Ensuite, son père allait lui rendre visite à Varsovie. Il se le rappelle très bien, parce que ces soirs-là il rentrait tard et s’enfermait dans son bureau. Sa mère déposait son dîner devant la porte. Il se souvient qu’elle criait : « Si ça te met dans cet état, arrête d’y aller ! À quoi ça sert ? »

Soudain Irène a un déclic :

— Cette adolescente, c’était la fille de Wita et de Marek ?

Janina traduit, l’air perplexe.

— Tak ! s’écrie Janusz. Agata.

Перейти на страницу:
Нет соединения с сервером, попробуйте зайти чуть позже