— Son futur beau-père soutenait les communistes ? s’étonne Irène.
— Disons plutôt que ses relations lui ont permis de garder sa scierie. Après la guerre, il fallait reconstruire le pays. Ses affaires étaient florissantes et il n’avait qu’une fille. Marek avait tout perdu. Pour lui, ce mariage était une chance inespérée. En contrepartie, il permettait à son beau-père de s’arranger avec les communistes sans se fâcher avec ses amis conservateurs. Il avait sorti un partisan de prison, il en avait fait son héritier… Il ne s’en vantait pas mais les gens savaient. La Résistance polonaise non communiste était proscrite de l’Histoire officielle. Aujourd’hui, c’est le contraire ! Les
— Ils sont nombreux ici ?
— La région est divisée, grimace Janina. Celle de Lublin est pilotée par un homme à la solde du pouvoir, mais le maire est dans l’opposition.
Depuis la victoire du parti Droit et Justice, en 2015, deux Polognes s’affrontent. Deux visions irréconciliables de l’histoire et de l’avenir du pays. Janina se dit très inquiète pour l’avenir de la démocratie.
— On ne peut pas s’entendre avec ces réactionnaires, ajoute-t-elle. Ne me branchez pas sur le sujet, Irena ! Je ne décolère pas.
Irène ramène la conversation à Marek. Ses enfants savent-ils pourquoi elle veut les rencontrer ?
— J’ai dit à son fils aîné que vous faisiez des recherches sur son père et sa première femme. Il se réjouit de vous voir.
Le lendemain, Irène contemple la vue de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, savourant cette parenthèse au goût de vacances. La lumière matinale fait chatoyer le château, les façades Renaissance de la vieille ville et les clochers baroques vernis par la neige. Elle appelle Hanno, qui se réveille à peine, pour lui vanter la beauté du site et le confort de l’hôtel.
Janina toque à la porte :
— La voiture est là.
Ici, les taxis ne coûtent pas cher mais les chauffeurs sont bavards. Celui-ci ne cesse de discourir en polonais. Ses yeux moqueurs étudient Irène dans le rétroviseur. Ils quittent la ville pour une campagne qui a perdu ses couleurs d’automne. Des champs immaculés s’étirent à perte de vue sous un ciel bas. À l’horizon, la ligne des forêts apparaît sombre et fantomatique. La scierie des frères Sobieski se trouve au sud de Lublin, à une demi-heure de route. Irène imagine Wita et le petit Karol dans ces paysages.
En arrivant, elle aperçoit des bâtiments de brique et des préfabriqués au bout d’un chemin de terre, des montagnes de troncs derrière des camions chargés de grumes. À l’écart, entourée de massifs qui doivent être luxuriants à la belle saison, se dresse une maison blanche à l’élégance ostentatoire, avec son porche à colonnades surplombé d’un œil-de-bœuf. Le taxi les dépose devant l’entrée. Elles ont rendez-vous avec Janusz, le fils de Marek, qui les accueille chaleureusement. Il doit avoir dans les soixante-dix ans mais porte beau. Avec sa crinière blanche et sa moustache, Irène lui trouve un air de Lech Walesa. Voix de stentor, poignée de main énergique. Il dit, « Je n’ai pas souvent l’occasion de parler de mon père ». Des éclats de voix leur parviennent de l’intérieur de la maison. Dans l’entrée, Janusz Sobieski leur montre la photo sépia d’un bâtiment de bois. Son arrière-grand-père maternel, explique-t-il fièrement, a créé la première scierie en 1910. Aujourd’hui, ses deux fils dirigent trois sites de production et cent quarante employés, et fournissent les principales entreprises de construction du pays, des maisons de gros et des menuiseries. Ce matin, son fils cadet a dû se rendre sur un site éloigné, mais Wladeck, l’aîné, a invité quelques amis dont les grands-pères se sont battus avec Marek. Déconcertée, Janina traduit ses paroles à Irène. Elles auraient préféré un rendez-vous intime à une réunion d’anciens combattants. Il va falloir faire avec.
Ils sont une dizaine dans le grand salon aux poutres apparentes dont les baies vitrées donnent sur la forêt. Des hommes en jeans et chemises de bûcheron, un adolescent dont le sweat-shirt à capuche arbore l’emblème de la Pologne – un aigle blanc sur fond noir, surmonté des lettres