— Où vivait-elle ? Qui s’occupait d’elle ?
Il répond, un peu radouci, et Janina traduit :
— Il ne sait pas qui s’en occupait. Il se souvient juste qu’elle vivait à Varsovie. Il ne l’a vue qu’une fois. Il pense que ça se passait mal avec sa mère. Il était trop petit, mais il dit que ses parents se disputaient à son sujet. Après, son père a commencé à aller à Varsovie.
— Est-ce qu’il a entendu parler d’un autre enfant ? Un garçon ?
Il écoute la traduction et secoue la tête,
Irène lui montre la photo de Wita et du petit Karol sur son téléphone.
— Il demande s’il est mort avec elle.
Irène réalise qu’autour d’eux, les conversations se sont tues. La tension de leur échange a modifié l’atmosphère. Les hommes se sont rapprochés pour écouter. Elle les observe pendant que Janina traduit sa réponse :
— Non, elle a été assassinée à Ravensbrück avec un enfant juif.
Dans leurs regards, elle déchiffre un mélange de stupéfaction et de colère. Un mot,
Quand il répond, la voix de Janusz vibre de colère.
— Il dit qu’elle n’était pas juive. C’est un mensonge.
— Elle non, mais le petit garçon l’était, se hâte de préciser Irène. Elle veillait sur lui dans le camp. Elle a essayé de le sauver. Ils ont été tués ensemble.
Il fulmine, et sa réponse cinglante fait pâlir Janina.
— Qu’a-t-il compris ? l’interroge Irène, stupéfaite.
La Polonaise traduit à contrecœur :
— Il dit que ce sont des calomnies. Il refuse qu’on salisse la mémoire de son père sous son toit. Il nous demande de partir. Il dit que personne, dans sa famille, n’a jamais été le valet des Juifs.
Irène se tait, médusée.
Le changement d’humeur de Janusz semble se communiquer aux autres. Leurs voix se mêlent, agressives. Un mot revient sans cesse, qu’Irène n’arrive pas à saisir.
De plus en plus mal à l’aise, Janina lui fait signe qu’elles doivent s’en aller.
Embarrassé, le beau Wladek les raccompagne à la porte et leur appelle un taxi. Il les prie d’excuser son père, dont le caractère s’aggrave en vieillissant : « La guerre est un sujet sensible. Il réveille trop de mauvais souvenirs. »
— Je ne comprends pas ce qui l’a braqué…, murmure Irène au moment où le taxi redémarre sur l’allée de graviers.
— Je suis désolée, Irena. Parfois, j’ai honte de mes compatriotes.
— … Et cette adolescente. Agata. Je n’ai jamais envisagé que Wita pouvait avoir un autre enfant. Quel âge aurait-elle, aujourd’hui ?
— Dans les quatre-vingts ans, calcule Janina.
— Si elle est en vie, il faut qu’on la retrouve.
Choquées par l’incident, elles ont fait une longue promenade dans le vieux Lublin, profitant d’un rayon de soleil. En fin d’après-midi, une averse de neige les a poussées à regagner l’hôtel. Pendant que Janina se repose dans sa chambre, Irène s’offre une séance au spa. Dans le bain bouillonnant, la rage du vieux Janusz lui apparaît plus symptomatique qu’effrayante. Elle se demande si Marek, toutes ces années, a ressenti le manque de Wita. S’il s’empêchait de penser à elle et au petit Karol. Luttait pour garder close la porte du passé. Sa dureté n’était peut-être qu’une fragilité protégée coûte que coûte. Elle songe à Wilhelm qui l’a rayée de sa vie du jour au lendemain, déposant le bébé à sa porte comme sur le palier d’une crèche, et se bornant à lui laisser des messages lapidaires pour l’informer d’un vaccin ou d’une rougeole. Irène, elle, n’efface rien ni personne ; elle avance avec son passé sur l’épaule, et ses erreurs pèsent le même poids que ses bonnes fortunes. Elle n’y voit qu’un sillon de choix infimes, peut-être juste des oscillations dans le courant.
Janina a réservé une table pour trois. Des silhouettes de rabbins en ombres chinoises dansent sur le mur, entre des portraits de
L’invité de Janina s’excuse de son retard. Il est grand, avec un visage ouvert et presque juvénile. Irène ne lui donne pas plus de quarante ans. Ses cheveux souples, d’un châtain doré, lui tombent sur les yeux. Il se présente en anglais, il s’appelle Stefan et travaille au centre « Théâtre NN » de la porte Grodzka.
— Stefan accomplit un travail remarquable, précise Janina, dont le regard pétille depuis qu’il les a rejointes.
Il s’emploie à sauvegarder la mémoire de la ville juive. Le ghetto de Lublin a été liquidé parmi les premiers, au printemps 1942. Après la guerre, on comptait à peine trois cents rescapés.
Depuis une quinzaine d’années, Stefan et ses collègues recueillent les témoignages des survivants et de leurs voisins du côté