— D’où viennent-elles ? interroge Irène.

Une lueur joyeuse passe dans les yeux de Stefan.

— Je savais que ça vous intéresserait ! D’abord, il y a des clichés en couleur qui ont été pris par un soldat allemand. C’est étonnant d’ailleurs, car le regard qu’il pose sur ces gens est plein d’humanité.

— J’aimerais les voir.

— Je vous les montrerai. Mais ce n’est pas tout ! En rénovant un vieil immeuble, on a retrouvé sous le toit près de trois mille négatifs de photographies sur verre enveloppés dans de vieux chiffons. Des images du quartier juif avant la guerre. Des portraits, des scènes intimes de la vie quotidienne… Un miracle ! Nous ignorions l’identité de celui qui les avait prises. Il appartenait forcément à la communauté, parce qu’il photographiait des événements privés, des cérémonies religieuses. Pendant des années, on a cherché partout ce mystérieux photographe. Sans succès.

Percevant son impatience, il fait durer le suspense, un sourire aux lèvres.

— On a fini par le retrouver, en croisant des listes de recensement. Il s’était fait passer pour un charpentier. Il s’appelait Abram Zylberberg.

— Quelle histoire extraordinaire ! s’écrie Irène.

La serveuse vient leur conseiller le menu de shabbat, qu’on ne peut goûter que ce soir. Ils se laissent tenter.

— Leur tcholent d’oie est une merveille. Une authentique recette ashkénaze, cuisinée et servie par des goys ! ironise Stefan.

— Je croyais que c’était un restaurant juif.

— Il n’y a plus de Juifs en Pologne, Irena. À Lublin, il en reste à peine une trentaine. Ils sont très discrets.

— Si peu ?

Le sourire de Stefan s’efface. Malheureusement, l’antisémitisme n’est pas mort avec Auschwitz. Pour s’en rendre compte, il suffit de parcourir les archives du Comité des Juifs de Pologne, qui assistait les rescapés après la guerre. Menacés, parfois assassinés à leur retour, les survivants ont été très mal reçus. Les communistes n’étaient pas un recours. Des policiers et des fonctionnaires d’État ont participé aux pogroms de Kielce et de Cracovie. La majorité des Juifs qui avaient survécu à la Shoah ont quitté le pays ensuite. Ils avaient peur. En 1968, le gouvernement les a expulsés au terme d’une cabale médiatique.

Irène lui raconte la violence de la discussion avec le vieux Janusz.

— Quel était ce mot qu’ils répétaient tous, à la fin ? demande-t-elle à Janina.

— Żydokomuna. C’est une insulte, une allusion au « complot judéo-communiste ». Ces hommes sont des nationalistes. À leurs yeux, les Juifs et les communistes, c’est la même chose.

Irène n’arrive pas à croire que ce vieux mythe perdure.

— Ça paraît dingue, mais vous savez, certains croient encore que les Juifs saignent des enfants chrétiens pour faire du pain azyme, intervient Stefan.

— D’autant qu’une partie du clergé polonais a nourri l’antisémitisme, poursuit Janina. Même après les pogroms d’après-guerre, leur position est restée ambiguë.

L’arrivée des plats interrompt la discussion. Irène goûte le tcholent, presque aussi bon que celui de Myriam.

— Je me pose toujours la question, dit Janina. Est-ce que les gens croient vraiment à ces balivernes, ou est-ce que ce sont des paravents qui dissimulent autre chose ?

— Que voulez-vous dire ? demande Irène.

— L’assassinat des élites polonaises et la Shoah ont libéré des places pour les Polonais de la classe moyenne. Ils ont occupé les logements des Juifs, récupéré leurs biens et leurs entreprises.

— Cette prédation a eu lieu dans tous les pays occupés par les nazis, intervient Irène. En France, en Allemagne, en Autriche…

Gênée, elle s’aperçoit que les Américains de la table voisine écoutent leur conversation.

— C’est vrai, répond la Polonaise en baissant la voix. Mais en France, on pouvait ignorer ce qui arrivait aux déportés. Ici, ça se passait chez nous, dans nos villages. Quand les Allemands raflaient des Juifs, les voisins assistaient à des meurtres en pleine rue. Des bébés étaient jetés par les fenêtres. Certains Polonais participaient à la chasse aux Juifs. D’autres se précipitaient dans les maisons vides pour les piller. Tout le monde savait, beaucoup l’ont vu de leurs yeux.

Sa voix tremble un peu. Elle avale une gorgée de vin :

— Au-delà du traumatisme collectif, il y a une culpabilité enfouie. Et une haine de tout ce qui vient la réveiller.

Elle évoque la position délicate des Justes. Ils ont risqué leur vie et celle de leurs proches pour cacher des Juifs qu’il fallait protéger non seulement des Allemands, mais aussi de leurs voisins polonais, qui n’hésitaient pas à les dénoncer. Aujourd’hui encore, la plupart de ces bienfaiteurs préfèrent rester discrets, par peur des représailles. Beaucoup ont dû s’expatrier après la guerre.

— Le paradoxe, observe Stefan, c’est que maintenant, le gouvernement fait des Justes le symbole de la Pologne. On nous répète qu’il faut en finir « avec la pédagogie de la honte ». Que ce pays n’était constitué que de héros et de martyrs.

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