Quand elle les avait rencontrés, elle les avait trouvés vieux. Wilhelm avait seize ans de plus qu’elle. Son beau-père était né en 1920. Pour la jeune femme qu’elle était, ce monsieur de soixante-quinze ans était intimidant, avec sa moustache et ses lunettes qui lui faisaient des yeux de hibou. Elle n’osait l’appeler Erwin. Les premiers temps, elle disait Herr Meyer. Avenante et replète, sa femme paraissait plus accessible. Irène avait vite déchanté, Magda ne serait pas une alliée. À ses yeux, une femme devait se dévouer exclusivement à son foyer, et le travail d’Irène la fatiguait au point de la rendre stérile. Cinq ans, et rien ne venait. Irène endurait stoïquement ses insinuations, sa bienveillance de surface.
Erwin était plus franc. Il s’était marié tard et avait fait carrière dans la construction automobile. Il savourait une retraite méritée dans sa jolie maison à colombages, faisait du vélo et de la marche à pied, même si la guerre lui avait laissé des rhumatismes et des acouphènes. Erwin fustigeait l’individualisme du monde moderne. Il avait pleuré devant les images de la chute du Mur, et organisait des collectes pour aider les Allemands de l’Est à s’installer dans la région. Il avait accueilli à bras ouverts cette belle-fille française. Irène était parfois troublée qu’il ait connu l’Allemagne nazie. Il avait vingt ans au début de la guerre et l’avait faite, sans qu’elle sache précisément ce que ces mots recouvraient. Elle n’avait osé poser la question à Wilhelm qu’après leur mariage. Il lui avait répondu que son père n’avait rien à se reprocher. Erwin avait combattu dans une division d’infanterie et sa jeunesse avait été brisée par la guerre, voilà ce qu’on pouvait en dire.
Ils n’en avaient jamais reparlé, jusqu’à ce déjeuner de Pâques. Qui avait commencé sous les meilleurs auspices, avec un agneau confit et l’annonce de sa grossesse. Enfin ! Les futurs grands-parents étaient transportés de joie, même si Magda ne comprenait pas qu’Irène s’entête à garder son travail. L’épuisement causait des accouchements précoces, pourquoi prendre ce risque ? Irène avait eu terriblement envie d’un verre, tout à coup. Elle s’était raisonnée. Elles ne deviendraient jamais des amies, mais Magda serait une bonne grand-mère, c’était l’essentiel. Sa grossesse rendait Irène plus émotive. Elle ressentait davantage l’éloignement de sa famille et accueillait l’affection de ses beaux-parents avec reconnaissance. En face d’elle, Wilhelm souriait, ému. Elle le trouvait beau, dans cette chemise bleu roi. Attendrie, elle avait noté que sa belle chevelure noire commençait à grisonner sur les tempes. Il avait emprisonné ses doigts dans les siens. Elle espérait que leur enfant hériterait de ses mains.
— Tu seras un vieux papa, comme ton père, avait plaisanté Magda en trinquant à la santé du bébé.
— Moi j’ai pas eu le choix, j’ai dû attendre que les Russes me libèrent. Toi, quelle est ton excuse ? riait Erwin.
Dans le tintement du cristal, Irène avait pensé,
Était-ce l’évocation du camp de prisonniers ? Le ton de la conversation avait changé. Tendant l’oreille, elle avait compris que son beau-père évoquait l’exposition qui tournait en Allemagne depuis des mois :
Elle aurait dû se taire, laisser passer l’orage. Mais ce jour-là, il semblait qu’Eva ait pris possession d’elle. Elle avait envie d’en découdre, de provoquer cet homme qui enveloppait sa guerre de silence.
— Je ne comprends pas ce qui vous dérange, avait-elle dit calmement.
Surpris, son beau-père lui avait répondu que cette exposition était un tissu de mensonges, qu’elle diffamait la Wehrmacht, qu’elle les salissait tous.
Wilhelm lui envoyait des signaux muets qu’elle avait choisi d’ignorer :
— Ça me paraît difficile à soutenir. Il y a mille cinq cents photos, des lettres, des ordres de mission, des comptes rendus d’exécution… Et ce n’est qu’un échantillon.
Erwin l’avait coupée, rouge d’indignation :