— La Pologne a souffert le martyre, objecte Irène. Chez vous, l’Occupation a été d’une violence inouïe. Pour autant, vos Résistants se comptaient par centaines de milliers ! En France, juste après la guerre, on préférait oublier le régime de Vichy et se raconter qu’il n’y avait eu que des Résistants…

Stefan acquiesce, chaque pays impose un roman national. Le choix de ses héros et de ses victimes est toujours politique. Parce qu’il entretient le déni et étouffe les voix discordantes, ce récit officiel n’aide pas les peuples à affronter leur histoire.

Irène est bien placée pour le savoir. Depuis l’après-guerre, l’ITS épouse les variations du roman national allemand. Après la guerre, on n’indemnisait que certaines catégories de victimes juives. Il a fallu des années pour inclure les Résistants dans la politique de « réparations » ; plusieurs décennies pour les travailleurs forcés. La mémoire est aussi un enjeu économique. Chaque victime représente une dépense supplémentaire sur le budget de l’État.

Le couple d’Américains est parti, les autres clients sont absorbés dans leurs conversations. L’atmosphère est plus intime, comme ouatée.

Janina se racle la gorge :

— Un jour, chez ma grand-mère, j’ai trouvé une petite coupe au fond d’une armoire.

Elle devait avoir onze ou douze ans. L’étain était gravé d’inscriptions sibyllines. À cet âge elle lisait Tolkien, et on aurait dit un objet remonté de la Terre du Milieu. Elle avait couru montrer son trésor à sa grand-mère, qui le lui avait arraché des mains et lui avait interdit d’y toucher. Plus tard, Janina était retournée fouiller l’armoire en vain. Après la mort de sa babcia[6], elle a retrouvé la coupe dans une boîte à chapeau. À l’époque, elle travaillait déjà à la Croix-Rouge. Elle savait désormais que les inscriptions étaient en hébreu et en éprouvait un malaise. Elle avait confié l’objet à l’Institut historique juif. Comment sa grand-mère se l’était-elle procuré ? Cette question continue à la travailler.

— J’aimais ma grand-mère, mais elle avait des mots très durs envers les Juifs. C’est étrange, parce qu’elle raffolait de la musique klezmer. C’est elle qui m’a fait découvrir la cuisine ashkénaze. Aujourd’hui, cette histoire trouble mon amour pour elle…

Touchée par cette confidence, Irène se demande quel regard Hanno porte sur son grand-père paternel. S’il revisite leurs souvenirs heureux, y cherchant les traces d’un tourment intérieur ou d’une tentative de rédemption.

— Les gens me demandent souvent : « Pourquoi vous consacrer à la mémoire juive ? Vous n’êtes pas juif ! », dit Stefan. Je leur réponds que les Juifs ne sont pas seulement morts sur notre sol. Pendant près d’un millénaire, ils ont vécu dans ce pays, versé leur sang pour toutes nos batailles, nos insurrections perdues. Ils font partie de notre histoire. Leur musique, leur pensée, leur cuisine, leur folklore… Leur absence creuse un vide au fond de chacun de nous. On peut le remplir de silence, de fantasmes ou de haine… ça ne le comble pas.

Après le dîner, ils se promènent dans la vieille ville. Janina reçoit un appel de Varsovie. Son mari s’est coincé le dos, il ne peut plus se lever du lit. Elle doit rentrer par le premier train. Ça l’ennuie .

— Elle parle allemand et français, dit Janina.

— Alors tout va bien, répond Irène d’un ton léger, s’appliquant à cacher son appréhension.

La survivante habite près du parc, elle l’attend chez elle à 10 heures.

— Demain, je déjeune chez mes parents, intervient Stefan. Mais je peux vous rejoindre en fin d’après-midi et dîner avec vous.

La proposition rassure Janina, et trouble Irène.

Elle se dit qu’après ce rendez-vous, ce sera un réconfort de ne pas dîner seule.

<p>Erwin</p>

Le sommeil la fuit. Certaines phrases lui reviennent, charriant une eau trouble : « Żydokomuna », « À leurs yeux, les Juifs et les communistes, c’est la même chose ».

Elle revoit Hanno ce jour de novembre d’il y a cinq ans. Cette interrogation dans ses yeux. Elle a su tout de suite qu’elle n’y couperait pas. Que c’était là, maintenant. Il rentrait du collège. Ils avaient eu un cours sur le Troisième Reich. Il a croqué dans une pomme, l’a reposée sur le plan de travail :

— Il a fait quoi, Opa, pendant la guerre ?

Pour gagner du temps, elle a voulu savoir ce que son père avait répondu.

— Il dit qu’il a fait la guerre, mais que c’était pas un nazi. C’était son devoir, il était obligé.

Elle a hoché la tête, tentée d’en rester là, même si elle sentait que cette explication ne le satisfaisait pas.

— Pourquoi tu t’es fâchée avec Opa ? a insisté Hanno.

D’instinct, il reliait les deux questions. Quinze ans. Avait-il grandi si vite ? Irène lui devait la vérité. Elle n’était pas sûre qu’il soit prêt à l’affronter. Mentir n’était pas envisageable. Si le collège estimait qu’il était assez grand, elle ne pouvait se dérober. Elle a pris une inspiration.

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