— Elle disait très peu sur sa vie, réfléchit la vieille dame en ôtant ses lunettes. Elle était à Auschwitz avant, c’est encore plus dur que Ravensbrück. Elle faisait attention, elle avait peur des espionnes. Mais on pouvait lui faire confiance.
Au début de l’hiver 1944, Sabina fut terrassée par une fièvre soudaine. Elle ignorait ce que les médecins SS lui avaient inoculé et craignait d’en mourir. Retourner au
— Elle vous parlait de sa fille ?
— Oui, mais elle s’inquiétait surtout pour le petit. Sa fille était à l’abri, chez sa sœur.
— À Varsovie ? Vous êtes sûre ?
— C’est vieux, vous savez… Je n’ai pas noté ça. Je crois que c’est ça. Chez sa sœur.
— Excusez-moi, je dois passer un coup de fil.
Irène sort sur le balcon, allume une cigarette et appelle Janina à Varsovie. Comment s’appelait la sœur de Wita, déjà ?
Janina cherche dans ses papiers. C’est facile, c’est elle qui a sollicité la recherche du petit Karol. Ah, voilà. Maria Koslowa. Elle avait donné une adresse à Wola. Ce n’est pas loin de chez elle, elle va y faire un saut.
— Comment ça se passe avec Madame Marczak ? s’inquiète Janina. Il paraît qu’elle est difficile…
— Elle est extraordinaire, chuchote Irène.
— Vous avez parlé de Varsovie, ça me rappelle une chose, lui dit Sabina quand elle regagne le salon. Le dernier automne, on a vu arriver une foule de femmes et d’enfants de Varsovie. Les Allemands brûlaient la ville, ils déportaient tout le monde. On les a mis dehors, sous une tente, sans rien à manger ou à boire. Wita avait peur pour sa sœur, et pour la petite. Elle demande partout, mais personne ne les a vus.
Wita est morte dans l’incertitude du sort de ses deux enfants, songe Irène. La seule chose tangible, c’était cet enfant juif que le hasard avait placé sur sa route. Mourir avec lui impliquait de renoncer aux chimères et aux espoirs qui l’avaient portée jusque-là.
— Elle a été tuée avec un petit garçon, dit-elle. Vous connaissez son nom ?
— Je ne me souviens pas. C’est peut-être dans mon carnet, répond la vieille dame en le feuilletant. À la fin 1944, il y a toutes ces prisonnières des autres camps qu’on envoie à Ravensbrück. Le camp était plein de gosses. Mon Dieu, dans un état…
À ce moment-là, les
Certaines prisonnières adoptaient des orphelins. Les petits les appelaient leurs
Elle qui ne voulait pas s’encombrer d’un autre enfant, pense Irène.
— D’où venait-il ? l’interroge-t-elle.
Pendant que Sabina parcourt les pages, concentrée, Irène s’attarde sur la photo encadrée d’un groupe de femmes qui pose devant la statue d’une déportée.