— Cette photo, c’est en 1959, précise la vieille dame. Pour une cérémonie. La première fois qu’on est revenues à Ravensbrück… Ça y est, je l’ai trouvé. Léon Gartner. Il est arrivé avec sa mère, dans un convoi de Juives de Belgique. Elle n’a pas tenu longtemps, la pauvre.
— Vous savez pourquoi on l’a envoyé au Camp des Jeunes ?
Sabina enlève ses lunettes et se frotte les yeux.
— Il est tombé malade. Il y avait un SS qui chassait les détenues dans les blocks, avec son fouet. Il a pris le petit avec les plus vieilles de notre block. Je n’étais pas là. À ce moment-là, nous, on devait se cacher aussi, dit-elle.
À l’hiver 1945, le front de l’Est rétrécissait. Le camp d’Auschwitz avait été évacué. De longues files de déportées faméliques avaient marché des centaines de kilomètres dans la neige et le vent, presque nues, jusqu’à Ravensbrück. Le commandement SS les précédait en voiture. Ils avaient considéré avec un intérêt mêlé de dégoût la grande tente boueuse sous laquelle dépérissaient des femmes et des enfants qu’on ne prenait pas la peine d’enregistrer. Fait le tour des baraquements, remonté les allées où errait une cour des miracles de gitanes, d’infirmes, de mendiantes à moitié folles et d’enfants sauvages. Eux qui craignaient de s’ennuyer dans le Brandebourg, ils allaient faire le ménage. Ils avaient vidé le Camp des Jeunes pour créer une zone de stockage avant l’extermination, construit une chambre à gaz. Et ils continuaient à fusiller, en accélérant la cadence. S’il fallait vider les lieux, autant voyager léger. Cela posé, il suffisait de choisir. Bêtes noires du commandant, les
Halina fut la première exécutée. La rage submergea ses compagnes. Elles ne pouvaient se résoudre à mourir si près de la liberté. Heureusement, elles n’étaient plus des anonymes. Leur courage leur avait valu la sympathie des prostituées allemandes, des combattantes de l’Armée rouge, des Résistantes françaises, des infirmières tchèques, des diseuses de bonne aventure et des espionnes anglaises. Les détenues décidèrent de les cacher. Un plan ambitieux vit le jour, où chacune jouerait sa partition. Il ne s’agissait pas de les sauver une heure, ni même un jour, mais de les dérober à leurs bourreaux pendant des semaines, des mois, le temps qu’il faudrait, jusqu’à la libération du camp.
— Elles l’ont fait… ? demande Irène, impressionnée.
— Oui, sourit Sabina. Elles nous ont cachées partout. Même dans le lit des malades contagieuses ! Il fallait toujours changer de cachette.
À certaines, on tatouait le matricule d’une morte d’Auschwitz. D’autres se déguisaient en tziganes ou en mendiantes.
— Elles nous ont sauvées. Avec leur courage, et leur imagination.
— C’est magnifique, murmure Irène.
En vingt-six ans à l’ITS, elle a découvert toutes les variations de la survie, de la solidarité et du sacrifice. Pourtant, elle est bouleversée que ces fantômes de femmes aient trouvé la ressource de sauver des jeunes filles estropiées. Que Wita, si aguerrie, si concentrée sur son objectif, ait été désarmée par la solitude d’un enfant.
— Mais on n’a pas pu sauver ces petits, murmure Sabina. On n’a pas sauvé Léon, ni Wita. Tant d’autres sont mortes… On les a abandonnées là-bas.
Irène se tait, la gorge serrée. Elle sait qu’aucune sollicitude ne peut apaiser la culpabilité du survivant.
Avant de la quitter, Sabina insiste pour lui confier le mouchoir brodé de tous leurs prénoms :
— Il m’a porté chance, à la fin. Pour mon dernier voyage, je n’en ai pas besoin. Il faut le donner aux enfants de Wita. À sa fille, si vous pouvez. De notre part à toutes. Vous le ferez ?
Irène promet. Dans une impulsion, elle serre longuement ses mains dans les siennes. Elle ne sait comment la remercier.
— Je vais penser à vous. J’espère que vous retrouverez ses enfants, lui dit la vieille dame avant de refermer la porte.
Elle a marché longtemps, la neige fondue lavait ses larmes. Son cœur cognait douloureusement dans sa poitrine. Elle se sentait vaine et insuffisante. De quel droit prétendait-elle raccommoder ces vies déchirées ? Elle ne pouvait rien réparer. Pas même les dommages qu’elle causait dans la sienne.
Stefan l’attendait devant le château. La nuit noire était criblée de flocons. Quand elle est arrivée à sa hauteur, elle pleurait. Elle en était navrée. C’était comme une vanne ouverte au fond d’elle, elle ne pouvait plus s’arrêter.
Il l’a regardée sans rien dire, puis il l’a attirée contre lui et serrée dans ses bras.