Des trois personnes qui connaissaient l’emplacement de la cachette, il fallait qu’au moins une survive. Cette prière-là fut exaucée. Après la guerre, le survivant revint à Varsovie. Dans la ville en ruine, on repérait facilement le périmètre du ghetto, que les Allemands avaient rasé jusqu’aux fondations. Au milieu de ce désert de cailloux se dressait l’église Saint-Augustin, épargnée. C’est grâce à elle que le rescapé d’
On n’a jamais retrouvé le troisième lot des archives, mais les deux autres ont été sauvés.
Irène s’attarde dans l’exposition, observant les dessins, les fragments de texte. Quelques mots d’Emanuel Ringelblum accrochent son regard : « Il n’est pas un événement important dans la vie des Juifs qui n’ait été consigné dans les archives d’
La fenêtre du bureau donne sur la rue. En face se dressait la plus grande synagogue de Varsovie. Les Allemands l’ont détruite pendant l’insurrection du ghetto.
— Nous n’avons pas tous les jours la visite d’une archiviste d’Arolsen, sourit la conservatrice.
Elle parle anglais presque sans accent et ressemble à une étudiante, avec sa queue-de-cheval et son pull à col roulé. À son cou brille une petite croix en or.
— Vous nous avez soumis une requête au sujet d’une survivante juive polonaise.
Irène acquiesce et lui résume la vie d’Eva, depuis le ghetto de Varsovie jusqu’à l’ITS.
— Votre amie nous a écrit dans les années cinquante. Elle cherchait à obtenir des renseignements sur ses parents, Medres et Estera Volmann. Sa lettre mentionnait aussi deux petits frères. À l’époque, on lui a répondu qu’aucun d’eux ne figurait sur le registre des survivants du ghetto.
Ces quelques lignes l’ont-elles découragée ? Ce n’est pas sûr, car son interlocutrice est formelle : Eva leur a rendu visite après l’effondrement du régime communiste, quelques semaines avant qu’Irène ne fasse sa connaissance. Pendant un mois, elle est venue consulter chaque jour les archives d’
— Je vous en ai fait des copies et je les ai traduits en anglais. Ils sont rédigés en hébreu, lui dit la jeune femme.
La conservatrice l’installe dans un bureau spartiate. Une table en bois, une chaise. Elle allume une lampe, car le ciel de neige laisse filtrer peu de lumière. Ici, le vacarme de la ville n’est qu’une rumeur lointaine.
— Le premier document est extrait du témoignage d’un homme qui a participé à l’insurrection du ghetto, lui dit-elle. Il a survécu et émigré en Israël après la guerre. Pendant le soulèvement, il faisait partie de l’Organisation juive de combat.
— D’après Eva, sa mère aussi.
— Précisément, notre témoin mentionne une Estera parmi les combattants. Nous pensons qu’il s’agit d’elle. Apparemment, votre amie était du même avis.
Le ghetto se soulève le 19 avril 1943, rappelle-t-elle. Le jour de Pessah. Le commandant des insurgés, Mordechaï Anielewicz, n’a que vingt-quatre ans. Ils disposent d’une poignée de pistolets et d’explosifs fournis par l’Armée de l’intérieur. Face à eux, des soldats armés jusqu’aux dents, des tanks, une artillerie, des lance-flammes. Dès le troisième jour, les SS entreprennent de raser le quartier juif. Ils incendient un immeuble après l’autre.
Irène se souvient des récits, des photos. Les mutins défendent chaque position jusqu’à la dernière extrémité. Des parents sautent du quatrième étage en flammes avec leurs enfants dans les bras, des amoureux se jettent dans le vide en se tenant la main. Beaucoup meurent brûlés ou asphyxiés. Pendant des semaines, la fumée opacifie le ciel de Varsovie. Ceux qui sont pris sont fusillés sur place ou déportés vers les centres de mise à mort. Les survivants se réfugient dans les caves, à l’intérieur des bunkers qu’ils ont pris soin de creuser. Le général SS a juré de liquider l’insurrection en trois jours. Dans un chaos de fin du monde, les combattants juifs parviennent à tenir quatre semaines contre une armée. À plusieurs reprises, ils font reculer l’ennemi. « Ce qui est arrivé a dépassé nos rêves les plus fous »
— À ce moment-là, il y avait encore des poches de résistance active, dit l’historienne. Grâce à ce rescapé israélien, nous savons que les Volmann ont tenté de passer dans la zone aryenne. Et nous savons comment ils sont morts.