Son premier matin à Varsovie, le ciel est si blanc qu’elle n’en discerne pas les limites. Le froid lui coupe le souffle. Un instant, elle pense à Stefan. La spontanéité avec laquelle il l’a prise dans ses bras, comme s’il la retenait au bord d’un précipice. Ce geste restera associé aux rabbins dansants sur le mur du restaurant, au sourire de Sabina, à l’écho d’un chant de Noël dans la nuit d’une ville lointaine. Ils sont restés longtemps immobiles, frôlés par des groupes de touristes en parka. Leurs bouches se sont cherchées, l’étreinte se troublait doucement. En elle, le désir se frayait un chemin à travers une immense lassitude. Il lui offrait une parenthèse sans conséquence, un des plus vieux remèdes pour repousser la mort. Avant d’être transformés en glaçons, ils se sont réfugiés dans le petit appartement de Stefan, à quelques rues de la porte Grodzka. Ils ont bu un vin blanc de la région. Elle lui a dit qu’il lui plaisait mais qu’ils ne coucheraient pas ensemble. Ce soir, elle avait besoin d’autre chose. Ils ont fumé et parlé jusqu’à l’aube. Il lui a confié qu’il avait déjà éprouvé ce vide à l’intérieur. Parfois, à force de lire ou d’écouter des témoignages, il devenait poreux. Se demandait si ce qu’ils faisaient avait un sens. Tant d’efforts pour sauver quelques traces d’un peuple assassiné, dans un monde qui ne cessait de détruire, de ravager. Qui n’avait pas appris à respecter la vie mais à franchir d’autres paliers de barbarie, d’indifférence. Pendant quelques jours, il songeait sérieusement à partir, voyager loin d’ici. Et puis ça passait comme c’était venu. Beaucoup de gens visitaient le musée. Des familles arrivaient d’Israël, craignant de ne rien trouver, et repartaient bouleversées par l’exposition. Une seule personne touchée rendait sa valeur à son travail.

Au petit jour, Irène a eu droit à une visite privée. Stefan lui a raconté l’histoire d’Henio, dont le portrait était affiché sur un mur du musée. Ce petit bonhomme en culotte courte, avec sa raie sur le côté et son sourire d’enfant sage, était né ici et mort à neuf ans, dans la chambre à gaz de Majdanek. Chaque année, les enfants de la région lui écrivaient des lettres et des dessins que le musée gardait précieusement. En retour, ils recevaient un message : « Le destinataire n’habite plus à cette adresse. »

Au moment de la quitter, Stefan lui a dit que ce qu’ils avaient partagé était peut-être plus fort que s’ils avaient fait l’amour.

Levant les yeux vers les lettres gravées en hébreu sur la façade de l’Institut historique juif, elle l’appelle et le remercie de l’avoir rattrapée au moment où elle vacillait.

— Où es-tu ? lui demande Stefan.

— À l’intérieur de l’ancien ghetto. Il fait un froid de cosaque.

— Tu es déjà loin, murmure-t-il.

En attendant son rendez-vous, Irène visite la partie musée du bâtiment. Pendant la guerre, il abritait la grande bibliothèque juive de Varsovie. C’est ici qu’a commencé l’aventure d’Oyneg Shabes. Les joies du shabbat : derrière ce nom de code se cachait le groupe clandestin créé par l’historien Emanuel Ringelblum, et une entreprise périlleuse : constituer des archives secrètes du ghetto. Journaux intimes, billets de théâtre, ordonnances allemandes, brassards à l’étoile, dessins d’enfants, blagues populaires ou feuilles clandestines… Ringelblum et ses amis collectaient jusqu’aux traces les plus humbles, conscients que ce matériau témoignerait de ce qu’ils avaient vécu ici. De leurs espoirs, de leur lucidité et de leur résistance. Ils devaient en préserver le secret absolu. Seuls trois d’entre eux connaissaient l’emplacement de la collection. Si les autres membres du groupe étaient arrêtés et torturés, ils ne pourraient rien compromettre.

Ils espéraient survivre à la guerre, et voulaient la raconter de leur point de vue. S’ils avaient échoué, il ne resterait d’eux que les films de propagande tournés par leurs assassins dans le ghetto, pour démontrer que les Juifs étaient sales et insensibles à la souffrance des leurs. Au prix de leur vie, les membres d’Oyneg Shabes avaient sauvegardé un trésor. Les dernières lueurs de ce monde et son extinction.

Elle fixe sur le mur les derniers mots de Dawid Graber, dix-neuf ans : Ce que nous n’avons pas pu crier au monde, nous l’avons enfoui dans le sol.

C’est à l’été 1942 qu’ils ont pris la décision d’enterrer les documents. La Grande Action de déportation vidait le ghetto. À cette date, presque tous les membres du groupe avaient été envoyés à Treblinka. Ceux qui restaient ne se faisaient plus d’illusions sur leur sort. Ils comprenaient que ces archives étaient leur testament.

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