Elle la laisse seule avec le texte. Au premier paragraphe, le témoin fuit par les égouts avec un groupe de survivants. Il sait que les Allemands font sauter les bouches d’égout, les comblent ou y répandent du gaz. Des files de gens épuisés errent sans fin dans l’obscurité des boyaux, égarés dans ce dédale.
Cette nuit-là, ils sont une dizaine, conduits par un passeur. Le narrateur marche derrière un couple avec deux enfants. Les adultes ont de l’eau jusqu’aux mollets, les mômes jusqu’aux genoux. La mère s’accroche à la lueur dansante de la lampe de leur guide. Le père ferme la marche. Cela fait des heures qu’ils progressent dans l’obscurité, l’un des garçons commence à gémir. La mère le supplie de se taire car les SS auscultent les canalisations. « Medres, calme-le », chuchote-t-elle. Le rescapé a combattu avec cette femme. Il la nomme par son prénom, Estera. Précise qu’elle porte un revolver à la ceinture. Est-ce que le poids de l’arme la rassure ? Est-ce qu’elle pense à sa fille, qui a emprunté le même chemin quelques mois plus tôt ? La soif les torture. Pour éviter qu’ils pleurent, le père donne un peu d’eau fétide aux enfants. Les heures s’écoulent, ils perdent la notion du temps.
Ils finissent par atteindre une bouche d’égout intacte. Le passeur hésite. Il n’est pas sûr d’être allé assez loin, craint de s’être trompé d’embranchement. Finalement, il se décide à grimper les barreaux rouillés. Les Volmann sont juste derrière lui. Estera aide son fils à monter, Medres fait de même avec le second. Le narrateur attend derrière avec les autres, il entend le raclement de l’ouverture de la trappe. Les Volmann se hissent l’un après l’autre jusqu’à l’embouchure. Le reste du cortège patiente dans le noir.
Il y a d’abord un silence que le groupe écoute intensément, guettant le signal que la voie est libre. Il s’éternise, devient menaçant. Soudain un coup de feu le déchire, aussitôt recouvert par une rafale de mitraillette. Ils ne crient pas, ne respirent plus. Ils ne savent pas ce qui les remet en mouvement, ils reculent avec précaution, rebroussent chemin dans le conduit, bifurquent plus loin à un embranchement. Ils marchent longtemps à l’aveuglette. Au milieu de la nuit, ils ont plus de chance que les Volmann. Ils trouvent une autre trappe. Cette fois, c’est la bonne. Des camarades les attendent dehors, ils sont venus avec une voiture.
Cette histoire qui finit bien pour le narrateur a dû ravager le cœur d’Eva. Peut-être a-t-elle éprouvé de la fierté à l’idée que sa mère avait tiré la première, les voyant cernés. Sa mère, dont elle s’était crue si différente, et qui soudain la rattrapait, la précédait. Sa mère, qui lui avait répété si souvent qu’une fille ne se battait pas. Et qui, réalisant qu’ils étaient condamnés, avait pris les armes.
Irène ne sait rien du second document, sinon qu’il provient des archives d’
Mon père.
Mon père est la personne que j’admire le plus au monde. Il est très savant et s’énerve rarement. Au lieu de crier sur nous, il prend le temps de nous expliquer des choses importantes. Avant la guerre, il était professeur à l’Université. Quand on a dû venir habiter dans le ghetto, il a perdu son travail. Il était toujours triste et fatigué. Et puis les voisins sont venus chez nous pour lui demander de diriger le Comité d’immeuble. Depuis il organise des spectacles, des soirées culturelles et des collectes pour les pauvres. Il n’est presque plus jamais triste. Il nous raconte des histoires incroyables sur le peuple juif et il connaît des blagues très drôles. Même Jacek n’arrive plus à bouder, car il ne peut pas s’empêcher de rire.
Mon père dit toujours qu’il veut qu’on grandisse droit, même si le monde va de travers. On a plus de chance que d’autres, alors on doit donner l’exemple. Jacek ne comprend pas pourquoi il n’a pas le droit de mendier avec les autres enfants. Il admire les voyous qui volent le pain des dames riches qui reviennent du marché. Mon père nous explique que les gens que nous voyons mendier dans la rue ont été chassés de chez eux. Ils habitaient dans d’autres parties de la Pologne. On leur a tout pris et ils n’ont plus rien. Alors ils sont obligés de mendier, et certains perdent toute moralité. Il faut les plaindre et ne pas les juger, parce que nous avons la chance d’avoir un toit sur la tête et des parents, et nous mangeons plus d’un repas par jour. Il ajoute : « Je sais que vous avez faim. Moi aussi. Je vais vous donner un conseil : quand on est occupé à quelque chose d’intéressant, le repas arrive plus vite. » Jacek a du mal à le croire, parce qu’il a toujours faim et qu’il n’arrive pas à penser à autre chose. Même quand on lui raconte des histoires drôles.