Maintenant qu’elle a réouvert, mes petits frères vont avec moi à l’école de la rue Nowolipki. Jurek aime beaucoup sa maîtresse, qui est très gentille et lui donne une tartine tous les matins. Ils font pousser des graines de haricots dans des pots pour décorer la classe. Au mois de mai, ils vont jouer dans un spectacle sur les quatre saisons. Jurek sera un flocon de neige et Jacek une jonquille, ça ne lui plaît pas du tout. Grand-mère leur fabrique des costumes avec des vieux tissus et moi je dois les faire répéter, même s’ils n’écoutent rien. L’autre jour, ils jouaient aux Allemands dans la cour, avec les voisins. Jacek criait : « Jude, raus, sofort ! » et les autres devaient sortir les mains en l’air. Jurek s’est mis à pleurer. Il a dit qu’il ne voulait pas faire le Juif. Je l’ai consolé et j’ai puni Jacek, parce qu’il est plus grand et qu’il doit donner l’exemple.

Yankele, qui habite sous le toit, se faufile dans un trou du mur plusieurs fois par semaine pour rapporter de la nourriture. Il m’a promis de m’emmener avec lui la prochaine fois. J’en avais bien envie mais ça me faisait peur. J’en ai parlé à mon père. Il m’a répondu que Yankele était aussi courageux que Roytkele, le rouge-gorge du poème. Parce que chaque fois qu’il s’envole de l’autre côté du mur, il risque d’être abattu par un chasseur. Mon père avait l’air triste. Il m’a dit : « Bubele, si tu te faisais tuer pour un bout de pain, je ne pourrais pas le supporter. »

Il m’a expliqué que chacun avait un talent qui le rendait unique et qu’il pouvait partager avec les autres. Il dit que partager ce talent nous rend plus heureux. Il m’a parlé de Chana, qui chante aux soirées du Comité d’immeuble. Sa voix est si belle qu’elle console ceux qui sont tristes. J’ai pensé à Chana, et j’ai dit à mon père que je ne pensais pas avoir un talent qui me rendait unique. Bien sûr, je sais me battre et je suis plus forte que certains garçons. La semaine dernière, j’ai défendu Jacek quand les voyous de la rue d’à côté l’ont attaqué. Mais pour une fille, Maman trouve que ce n’est vraiment pas une qualité.

Mon père a réfléchi. Il m’a répondu que mon talent était caché dans mon prénom. « Ewa. En hébreu, ça veut dire “vivante”. Toi Bubele, tu es la petite flamme de la vie. Tu vois, grâce à toi, elle brille sur nous tous. »

Quand il me parle, on dirait qu’il devine. Ma colère s’en va, et je ne suis plus triste.

Le texte s’arrête ici. Au bas de la dernière phrase, l’historienne a écrit à la main : « Rédaction d’Ewa Volmann, datée d’avril 1942. Le sujet était : “Faites le portrait de quelqu’un que vous aimez.” »

<p>Agata</p>

Après avoir quitté l’institut, elle marche longtemps sur le territoire de l’ancien ghetto, à travers les rafales de vent et de neige. Elle ne veut pas quitter tout de suite cette Eva de douze ans. Elle a besoin de se promener sur ses pas.

Après la guerre, ces rues n’ont pas été reconstruites à l’identique comme la vieille ville. On n’y retrouve pas cette impression de trompe-l’œil somptueux. Dans le quartier de Muranów, le paysage urbain porte l’empreinte du réalisme socialiste. Avant de la quitter, la conservatrice l’a prévenue que beaucoup de rues n’existaient plus, ou sous un autre nom. D’autres ont été déplacées. Il faut chercher les rares vestiges, faire de longs détours pour apercevoir un pan de mur du ghetto, une plaque, un monument. L’ancien palais de justice et l’immeuble du Judenrat sont encore debout. L’église Saint-Augustin ne se dresse plus sur un champ de gravats, elle est entourée de rues tranquilles et de squares enneigés. Les Volmann habitaient un peu plus loin, rue Nowolipki. Eva et ses frères fréquentaient la cantine-école du numéro 68. Le premier lot des archives secrètes a été enterré là, dans des caisses en fer-blanc.

L’enfance d’Eva s’est terminée ici. Cinglée par les bourrasques, Irène croise des passants emmitouflés qui promènent leur chien. Qui se souvient du spectacle des Quatre Saisons, des enfants déguisés en flocons et en jonquilles ? Qui se souvient des visages de ceux qui survivaient dans ces rues ? Ce quartier résidentiel est leur cimetière. Il a été bâti avec les ruines ; on a mélangé le béton à la terre funéraire et aux restes des morts. Tout se transforme, rien ne se perd. Elle marche sur eux, et la mélancolie qui l’envahit, comme l’humidité ronge un mur, porte le fantôme des rues effacées, et de ceux qui en étaient l’âme. Est-ce qu’ils hantent les habitants du quartier ? La conservatrice lui a confié que certains entendent jouer du violon dans leur appartement, la nuit. D’autres sont réveillés par des pleurs d’enfants. Irène ne fait que passer, mais ce qu’elle ressent est si fort qu’elle éprouve le besoin de parler à Eva. La petite fille l’intimide moins que la survivante. Elle lui dit : « J’étais lâche. J’avais peur de tes secrets. Mais tu vois, je suis là. »

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