Frigorifiée, elle traverse l’avenue Jean-Paul-II pour rejoindre l’ancienne prison Pawiak, et marche d’Eva à Wita, trait d’union entre leurs vies brisées. Au moment où Wita y était enfermée, Eva et sa famille survivaient à quelques centaines de mètres. Le musée est fermé, elle continue jusqu’à l’
Son portable vibre dans sa poche. Au bout du fil, la voix de Janina : « Irena, je l’ai retrouvée. »
Brusquement, la vie reprend ses droits.
Ce n’est pas très loin, dans le quartier de Wola. Elles déjeunent dans un bar à lait et Janina lui raconte. Ces quelques jours à veiller sur son époux lui ont permis de chercher la sœur de Wita, Maria Koslowa.
Son mari est mort pendant l’insurrection de Varsovie. En 1944, il était chirurgien à l’hôpital Wolski, qui recueillait les partisans blessés. Les Allemands l’ont exécuté avec le personnel et les malades. Les premiers jours du soulèvement, ils ont massacré des dizaines de milliers de civils dans les quartiers ouest. Ici ou là, des plaques rappellent leur martyre. Maria et les enfants ont eu de la chance. Arrêtés quelques jours plus tard, ils ont été envoyés dans un camp de travail forcé. C’était toujours mieux qu’Auschwitz, ou la tente de Ravensbrück. Dès la libération de la ville, Maria est rentrée chez elle avec ses trois enfants et la petite Agata. Chez elle, c’était un bien grand mot. Dans sa rue, les immeubles ressemblaient à des coquilles vides éventrées par le feu. Ceux qui tenaient encore debout avaient été vandalisés. Comme beaucoup de Varsoviens, Maria Koslowa a vécu avec quatre petits dans des caves sans eau, ni électricité, ni chauffage. Elle travaillait pour les services sociaux de la ville, débordés par l’ampleur de la tâche. Quand elle a demandé à la Croix-Rouge de rechercher le petit Karol, elle habitait toujours à la même adresse. Elle y est morte en 1976, ne s’est jamais remariée. À son enterrement, un représentant du Parti a prononcé un hommage vibrant. Dans son quartier, elle était estimée. Janina a retrouvé une photo publiée dans un quotidien communiste. Une foule en noir entoure la tombe couverte de fleurs et de bougies. Fascinée, Irène observe la femme blonde légèrement en retrait, au deuxième plan. Son regard triste lui rappelle celui de Wita sur le cliché d’Auschwitz. Un homme brun et barbu a la main posée sur son épaule. La légende indique les noms des enfants de la défunte. Parmi eux, Agata Nowik.
— Quand j’ai lu son nom, je n’arrivais pas à y croire, dit Janina. Figurez-vous que c’était ma pédiatre !
— Incroyable ! Mais quel âge avez-vous ? s’étonne Irène.
— Quarante-six ans, rougit Janina.
Avec son visage pulpeux, ses mèches platine et ses pulls en mohair multicolores, elle paraissait beaucoup moins.
— Elle était gentille, Madame Nowik. Elle avait des yeux magnifiques. J’étais amoureuse de son fils, qui était beau comme un dieu. Ils habitaient dans l’immeuble d’en face. De la fenêtre de ma chambre, je voyais leur balcon. Son mari a été emprisonné en 1981, au moment de l’état de siège. Un jour je l’ai croisé dans la rue, il venait d’être libéré. Avec sa barbe noire, il ressemblait à Raspoutine.
— Un militant de Solidarność ?
— Il écrivait dans la presse clandestine. Il est mort il y a une dizaine d’années. Mais elle, elle vit toujours. Elle habite à deux pas. On y va ?
Irène n’en mène pas large. La fille de Wita a survécu à la guerre, à un camp de travail forcé et à deux dictatures. Peut-elle lui parler sans rouvrir ses blessures ?
— Allons-y, répond-elle pour se forcer la main.
Dans la rue tranquille et arborée, rien ne distingue l’immeuble d’Agata Nowik de ses voisins, rectangles de couleur crème entre des allées fraîchement salées. Elles entrent sur les pas d’une résidente et montent les quatre étages à pied. Janina sonne.
D’abord Irène n’entend que le silence et les battements accélérés de son cœur. Elle se force à respirer calmement, perçoit un frottement. Quelqu’un les observe à travers le judas. Puis on déverrouille le loquet, et la porte s’ouvre sur une vieille dame au visage slave, au regard bleu et doux :
— Janina Tarnowska !
S’ensuit une tirade en polonais qui fait rire Janina, et Agata les invite à entrer.