Dans ses intonations, Irène entend la douleur intacte de l’orpheline. Une enfance assourdie par le fracas de la guerre, dont il fallait taire les blessures. Parce que tout le monde avait des trous au ventre. En 1945, la ville et ses habitants étaient en ruines. Il fallait maquiller son chagrin, ravaler sa colère. Les nouveaux maîtres exigeaient la docilité, un enthousiasme de bâtisseurs. La rage, la trahison, le deuil étaient indicibles. Sa tante Maria avait cru au socialisme mais les staliniens lui avaient fait passer le goût des utopies. Elle ne se fiait plus qu’à la bonne volonté. Consacrait son énergie aux
Maria élevait Agata comme ses enfants, avec la même exigence et une forme de rudesse. Le soir, pendant que les aînés cuisinaient le repas, elle leur racontait l’histoire de la Pologne. Elle leur apprenait à chérir le fantôme de l’indépendance, les invitait à décoder le discours de la propagande. Vivre sous la botte de Staline impliquait d’avoir une personnalité de façade, de dissimuler leur vérité profonde et leurs aspirations. Jusqu’au jour où la Pologne redeviendrait libre et où ils pourraient vivre en harmonie avec eux-mêmes.
— Elle nous préparait à la dissidence, traduit Janina. Elle nous a appris à cacher nos sentiments. D’habitude, j’y arrive très bien.
— Elle vous parlait de votre petit frère ? interroge Irène.
Elle scrute le bleu très pâle de ses yeux, y cherche le regard de Wita.
— Jamais. Personne ne prononçait son nom. Comme s’il était mort. Comme s’il n’avait jamais existé.
— Vous saviez qu’elle avait demandé à la Croix-Rouge de le rechercher ?
Le visage de la vieille dame trahit sa surprise. Apprendre que sa tante a fait cette démarche la bouleverse.
— S’ils ne l’ont pas retrouvé, ça veut dire qu’il est mort ? demande-t-elle.
— Pas forcément. Votre tante vous a parlé de l’enlèvement, à l’époque ?
— Elle m’a expliqué que ma mère ne pouvait pas venir me chercher tout de suite. Je ne me souviens pas bien… Elle a dû me dire qu’il y avait un problème avec mon frère. Je pensais qu’il était malade. Ça devait être en novembre ou en décembre, parce que j’espérais rentrer à la maison pour Noël. Après, elle m’a avoué que ma mère avait été arrêtée.
Après la guerre, la vie a repris tant bien que mal. Un soir, Maria est rentrée tard. Elle avait l’air fatiguée. Elle a appris à Agata que sa mère était morte dans un camp, en Allemagne.
— Elle était dure, ma tante. La guerre lui avait pris ses parents, son mari, sa sœur… Elle m’a dit : « Il va falloir que je t’adopte, parce que ton père risque de passer sa vie en prison. » Pour moi, c’était terrible. J’avais le sentiment qu’on m’arrachait à ma famille.
Irène est frappée par les mots qu’elle emploie. Comme si elle parlait aussi de son frère, ou en son nom.
— Pourtant, je peux dire que Maria a été ma providence. Elle a veillé sur moi, elle m’a poussée à faire des études. Je suis devenue médecin, j’ai rencontré mon mari, j’ai eu mon fils… Aujourd’hui, j’ai deux petites-filles merveilleuses.
Le thé refroidit dans les tasses, la lumière change, il y a parfois des sourires. De temps en temps, Agata pose une question ou demande une précision, si bas qu’on l’entend à peine. À la fin, Irène lui offre le mouchoir brodé de tous les prénoms des
La vieille dame le déplie avec précaution, s’attarde sur l’inscription en polonais. Elle va chercher la vodka. Vide son verre cul sec, les yeux mouillés.
— C’est idiot de pleurer sa mère, à mon âge…
Elle s’essuie les yeux avec le mouchoir brodé.
S’en rend compte et s’excuse, comme si elle profanait une relique.
— Un mouchoir, c’est fait pour ça, sourit Irène. Il est à vous, maintenant. Vous pouvez vous moucher dedans, si vous voulez.
Ça a le mérite de la dérider.
Elle remplit les verres, et personne n’aurait le mauvais goût de refuser. Ici, on chasse la mort à coups de vodka. La tristesse aussi.
Après avoir quitté la vieille dame, Irène appelle son fils en marchant. Ils parlent longtemps, l’entendre dissipe l’angoisse et ravive le manque. La nuit glaciale, illuminée par la
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu es mourante ? la taquine-t-il. Moi aussi j’ai hâte, petite mère. Ça va être géant, ce Noël à Paris. Le week-end prochain, on fait un saut à Berlin avec Hermine et Toby. J’achèterai un truc à Antoine au marché de Noël.
Elle raccroche, rassérénée, rejoint Janina qui l’attend à l’angle du boulevard.