Le décor est simple, chaleureux : un canapé marron égayé par des coussins au crochet, un fauteuil usé, des étagères remplies de livres, un vieux buffet couvert de photos et de plantes en pot. Agata leur propose une tasse de thé. Il est très fort, c’est peut-être une habitude polonaise. Irène rajoute un sucre. Janina et Agata bavardent, elles ne se sont pas vues depuis si longtemps qu’il y a beaucoup à rattraper. Exclue de la conversation, Irène a le trac. Comment lui parler de Wita, par quoi commencer ? Perdue dans ses pensées, elle croise le regard de la vieille dame et y déchiffre une interrogation. Le ton de Janina est plus grave, Irène devine qu’il s’agit d’elle.

Agata s’adresse à elle dans un anglais approximatif :

— Chère Madame, Janina me dit que vous arrivez d’Allemagne, et que vous avez des informations sur ma mère.

Dans ses yeux, Irène déchiffre un mélange d’espoir et d’appréhension.

— Je suis heureuse de vous rencontrer, répond-elle. On peut continuer en anglais ?

— Pendant des années, j’ai traduit les articles de mon mari pour les agences de presse de l’Ouest. C’est vieux, maintenant. Si je ne comprends pas, Janina m’aidera.

Irène hésite, prend le temps de choisir ses mots. Elle esquisse un portrait de Wita en captivité. Des mois passés à Auschwitz, elle n’a que les photos de face et de profil. Sous les oripeaux de la déportée, on devine encore la femme qu’elle était avant l’arrestation. À Ravensbrück elle était plus forte, déjà endurcie. Elle pense à l’image que Sabina a utilisée l’autre jour, le métal dans la flamme. Le camp a forgé Wita, d’une manière profonde et définitive. Celle qu’elle est devenue, ce qu’elle a tué en elle ou préservé pour survivre est son secret. Irène ne peut partager que les traces qu’elle a laissées dans la vie des autres. Dans celle d’une gardienne nazie, d’une Résistante polonaise. C’est tout ce qu’elle a à offrir. Le résultat de semaines d’enquête et d’obsession : quelques fragments, des questions, et un mouchoir.

Elle commence par le martyre des Kaninchen et les morceaux de pomme volés dans la cantine des SS. Souligne la générosité et le courage de Wita. Raconte le sinistre Noël des enfants, la révolte des cobayes et leur sauvetage. Pour finir elle évoque la vulnérabilité du petit Léon, l’élan protecteur de Wita. Préférant lui cacher que sa mère a choisi de mourir avec l’enfant, elle se contente de dire qu’elle avait pris l’orphelin sous sa protection. Qu’ils ont été envoyés ensemble au Camp des Jeunes et sélectionnés pour la mort.

— Le gaz, murmure la vieille dame. Je croyais que c’était réservé aux Juifs.

Irène lui explique que l’extermination raciale visait les Juifs et les tziganes, mais qu’en Allemagne on a commencé par gazer les handicapés et les malades mentaux. À Ravensbrück, on se débarrassait des détenues malades ou affaiblies. La chambre à gaz du camp n’a existé que quelques mois, pourtant elle a fonctionné jusqu’aux derniers jours. Une priorité pour les SS.

Agata pose la question qu’elle redoutait. Si Wita n’avait pas tenté de sauver le petit Léon, aurait-elle eu plus de chances de survivre ?

Elle répond qu’il est impossible de le savoir. Des gens robustes sont morts en quelques semaines, de plus fragiles ont survécu. On ne peut pénétrer l’opacité du camp, même avec des conjectures. Ce que Sabina lui a confirmé, c’est que Wita vivait dans l’espoir de retrouver ses enfants. Ce désir l’aidait à tenir.

Très émue, Agata répond en polonais :

— Le jour où je les ai quittés, le train pour Lublin avait du retard. Il y avait des gens partout, des soldats allemands. J’avais peur. Mon petit frère hurlait dans les bras de ma mère. Elle m’a embrassée, elle m’a dit : « Amuse-toi bien, Adzia. » On se séparait pour quelques jours… Je ne l’ai jamais revue.

Irène pense à son fils qu’elle a quitté avec légèreté, certaine de le retrouver bientôt à Paris. L’idée qu’elle pourrait le perdre la brûle. Elle repousse l’impulsion de l’appeler, vérifier qu’il va bien.

— Elle était tendre, ma mère. Même après l’arrivée des Allemands, quand notre vie est devenue si dure et effrayante, il y avait des moments joyeux. Un jour, je me suis rendu compte que j’avais oublié sa voix. J’ai ressenti une peine immense. J’écoutais ma tante Maria. Leurs timbres étaient proches, mais celui de ma mère était plus mélodieux. Elle nous chantait des berceuses. Comment ai-je pu l’effacer de ma mémoire ? Dans la rue, je me retournais sur une silhouette qui lui ressemblait. J’avais peur d’oublier son visage. Heureusement, ma tante m’avait donné des photos. Je les gardais sous mon oreiller.

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