Agata et sa petite-fille arrivent bras dessus bras dessous, les joues rosies par le froid. De chez la vieille dame ce n’est pas si loin, quelques rues à parcourir, mais venir ici lui donne l’impression de faire un bond dans le temps. Elle s’en amuse, et tout le monde trinque. Observant la blondeur gracile de Julka, son grand front et son regard clair, Irène a le sentiment troublant de rencontrer une version de Wita plus nerveuse et affranchie, en jeans noirs et baskets. Pommettes hautes et cheveux ramassés dans un chignon serré, elle a vingt-sept ans, enseigne l’anglais dans un lycée. Elle la bombarde de questions sur son métier. Est-on une enquêtrice ou une archiviste, quand on cherche des gens morts depuis si longtemps ?

— Un peu des deux, répond Irène. Au début des années cinquante, un article américain sur l’ITS avait titré « Un roman policier à l’envers ». C’est un peu ça.

— Vous traquez aussi les anciens nazis ? l’interroge la jeune femme.

— Non, c’est le travail de l’Office central de Ludwigsburg. Même si nos archives ont souvent fourni des preuves contre les criminels de guerre.

Brusquement, elle se souvient du jour où Eva lui a appris que Max Odermatt, à son entrée en fonction, avait décrété que l’ITS ne communiquerait plus de documents aux procureurs de Ludwigsburg.

— Mais pourquoi ? avait-elle demandé, interloquée.

— C’est une bonne question, avait répondu Eva. Pourquoi refuse-t-il d’aider la justice à coincer les bourreaux du Troisième Reich ?

Le malaise qu’elle avait éprouvé resurgit, intact.

— Et le frère de ma babcia, vous allez le retrouver ? l’interroge Julka.

— Pister un enfant volé était déjà hasardeux après la guerre, explique Irène. Aujourd’hui, il faut chercher un homme de soixante-dix-huit ans qui porte un autre nom, et a passé le plus clair de sa vie dans la peau d’un Allemand.

Des cousins dans un autre pays, cette idée plaît à Julka. Dans sa famille, on se sent européen autant que polonais. D’ailleurs, Roman a beaucoup de clients allemands. Agata se tait, ses sentiments sont sans doute plus partagés. L’Allemagne, pour elle, c’est aussi l’ennemi historique qui a ravagé son enfance.

Avec précaution, elle sort le mouchoir d’une pochette en velours, le tend à sa petite-fille. Impressionnée par cette constellation de prénoms, Julka lit à voix haute l’inscription adressée à Wita.

Cette arrière-grand-mère qui n’était qu’un visage sur de vieilles photos s’incarne à travers ce morceau de tissu : elle a risqué la mort pour apporter à des gamines massacrées quelque chose qu’elles pourraient manger.

— Ça me rend fière, murmure Julka, les yeux brillants. Je n’avais jamais entendu parler de ces Résistantes de Lublin. J’imagine qu’elles n’ont pas survécu ?

Irène la rassure, la majorité a survécu. Elles ont trouvé la force de résister ensemble. Chaque geste de révolte affirmait qu’elles n’appartenaient pas à leurs bourreaux. Fou de rage, le commandant du camp avait baptisé leur baraquement « le block des bandits ». Au lieu de les briser, les châtiments ne faisaient que les souder davantage. Elles sont allées jusqu’à manifester en béquilles devant le bureau de la Kommandantur.

— Incroyable ! s’écrie la jeune fille. On devrait raconter cette histoire aux manifestantes de la marche noire.

— Julka, tu ne vas quand même pas comparer la résistance de ces déportées à votre marche pour le droit à l’avortement, intervient Roman, choqué.

— Tu me crois assez bête pour mettre le PIS et Ravensbrück sur le même plan ? lui répond-elle du tac au tac en polonais. Le contexte n’a rien à voir, bien sûr. Mais que ces Résistantes aient eu le courage de manifester dans un lieu où elles n’avaient que le droit de mourir, moi je trouve ça inspirant. Je me dis que nous, aujourd’hui, on n’a pas d’excuse pour être lâches. On doit défendre nos droits quand ils sont attaqués.

Écoutant la traduction de Janina, Irène se souvient des images de ces foules de femmes en noir, portant des parapluies.

Le noir, lui explique Janina, est une référence au temps où les pays voisins s’étaient partagé la Pologne, et où les femmes portaient le deuil de leur pays. Il est devenu le signe de ralliement de la marche noire, avec l’éclair rouge, qui symbolise la colère des Polonaises.

— Toi aussi tu es allée manifester ? s’étonne Roman.

— Bien sûr ! sourit Janina. J’ai acheté cette parka noire exprès.

Une ONG internationale avait déposé un projet de loi pour interdire l’avortement en Pologne. Ces catholiques intégristes, très proches du gouvernement, prétendent défendre le pays contre la décadence des valeurs morales. À travers eux, c’est la frange la plus radicale de l’Église qui accède au pouvoir.

— Ils sont xénophobes, misogynes et homophobes, résume Julka en anglais. Vous avez remarqué que ça va souvent ensemble ?

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