À côté de ses études de médecine, Anita avait un emploi de vendeuse chez Delfino, un magasin de cravates assez en vue à Washington. Son patron était une peau de vache. Oncle Saul venait parfois la saluer, passant en coup de vent pour ne pas être importun, et ne le faisant que s'il n'y avait aucun client dans la boutique. Mais le patron d'Anita ne pouvait s'empêcher de faire des commentaires méprisants et lui disait : « Je ne vous paie pas pour flirter, Anita. »

Du coup, pour l'agacer, Oncle Saul se mit à acheter des cravates pour donner à sa présence une légitimité. Il entrait, feignait de ne pas connaître Anita, lui donnant du « Bonjour, Mademoiselle », et il demandait à essayer des modèles. Parfois, il se décidait rapidement et achetait une cravate. Souvent, il hésitait longuement. Il essayait, essayait encore, refaisait ses nœuds trois fois, demandait à Anita de lui pardonner d'être si lent et elle devait se pincer les lèvres pour ne pas éclater de rire. Tout ce cirque rendait son patron fou, mais il n'osait rien dire parce qu'il ne voulait pas risquer de perdre une vente.

Anita suppliait Saul d'arrêter de venir : il avait peu de moyens, et voilà qu'il dépensait tout pour acheter des cravates inutiles. Lui, disait qu'au contraire il n'avait jamais fait aussi bon usage de son argent. Ses cravates, il allait les conserver toute sa vie. Et des années plus tard, dans leur grande maison de Baltimore, quand Tante Anita suggérait à Saul de se débarrasser de ses vieilles cravates, il s'en offusquait, assurant que chacune d'elles constituait un souvenir particulier.

Quand Saul jugea que son projet de relance de Goldman & Cie était suffisamment abouti, il décida de le présenter à son père. La veille de se rendre dans le New Jersey, il répéta devant Anita sa présentation pour être certain que tout serait parfait. Mais le lendemain, Max Goldman ne voulut pas entendre parler d'expansion de sa compagnie. Saul reçut une fin de non-recevoir et il en fut terriblement meurtri. De retour dans le Maryland, il n'osa même pas raconter au père d'Anita qu'il s'était fait envoyer sur les roses.

Le professeur Hendricks était très engagé en faveur des droits civiques. Saul, sans être un activiste, était sensible à la cause. Il l'accompagna occasionnellement à une réunion ou à une manifestation, surtout parce qu'il y trouvait une façon de le remercier pour toute l'aide consacrée à son projet. Mais bientôt, il y découvrit un tout autre intérêt.

À cette époque, le pays était soufflé par un vent de contestation : des manifestations avaient lieu un peu partout contre la guerre, contre la ségrégation, contre le gouvernement. Des étudiants de toutes les universités organisaient des transports en bus d'un État à un autre, pour aller grossir les rangs des protestataires et Saul, qui n'avait pas le premier dollar pour financer les idées de développement de Goldman & Cie que son père refusait de soutenir, trouva dans ces manifestations l'occasion de voyager gratuitement pour prospecter les marchés au nom de l'entreprise familiale.

Son rayon géographique se mit à évoluer en fonction des mouvements protestataires. Émeutes de Kent State, grèves universitaires contre Nixon. Il préparait soigneusement ses voyages, et organisait des rendez-vous dans les villes où auraient lieu les manifestations avec des responsables d'hôpitaux, des grossistes, des transporteurs. Une fois sur place, dans la cohue de la foule, il disparaissait. Il boutonnait sa chemise, arrangeait son costume qu'il débarrassait de ses pin's anti-guerre, nouait une cravate et se rendait à ses rendez-vous. Il se présentait comme le directeur du développement de Goldman & Cie, petite firme de matériel médical du New Jersey. Il essayait de comprendre quels étaient les besoins dans les différentes régions, quels étaient les attentes et les mécontentements des hôpitaux et des médecins, dans quelle brèche Goldman & Cie pouvait s'engouffrer. Était-ce dans la rapidité de livraison ? Dans la qualité du matériel ? Dans le service de maintenance ? Fallait-il créer un dépôt dans chaque ville ? Dans chaque État ? Il se renseignait sur les loyers, les salaires, les conventions sociales des employés. De retour dans sa petite chambre du campus de l'université du Maryland, il consignait des pages de notes dans un grand dossier et notait toutes sortes d'indications sur une carte du pays accrochée au mur. Il n'avait qu'une idée en tête : préparer, point par point, un projet de développement de l'entreprise de son père, dont celui-ci ne pourrait qu'être fier. Ce serait son moment de gloire : il surpasserait son frère, l'ingénieur respecté. Il serait celui qui assurerait la pérennité des Goldman.

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