Il arrivait qu'Anita l'accompagne dans ses voyages. Surtout si son père participait à la manifestation. Elle restait avec ce dernier pendant tout le cortège et l'occupait, lui faisant croire que Saul était soit quelques rangs derrière, soit avec les organisateurs, en tête de la manifestation. Ils se retrouvaient au bus à la fin de la journée et le professeur Hendricks lui disait :

— Où étiez-vous, Saul, je ne vous ai pas vu aujourd'hui ?

— Cette foule, professeur Hendricks, cette foule…

L'année 1972 marqua le sommet de leur activisme. Toutes les causes étaient les leurs : Watergate, égalité des femmes, le Projet Honeywell contre les mines antipersonnel. Peu importait, tant qu'Oncle Saul avait un bon alibi pour poursuivre ses prospections. Un week-end ils étaient à une manifestation à Atlanta, le suivant ils participaient à une réunion du comité des droits des Noirs, et la semaine d'après à une marche sur Washington. Saul était en train de parvenir à nouer des relations de partenariat durables avec des hôpitaux universitaires de première importance.

Les parents de Saul savaient que leur fils était sans cesse par monts et par vaux, mais ils croyaient dur comme fer à la version officielle qui le voulait activiste engagé des droits civiques. Comment auraient-ils pu imaginer la réalité ?

Au printemps 1973, Oncle Saul était sur le point de révéler à son père l'extraordinaire travail accompli pour la compagnie : il y avait des partenariats prêts à être signés, des collaborateurs potentiels de confiance, des listes de dépôts à louer. Et puis il y eut cette manifestation de trop à Atlanta, dont le professeur Hendricks était le co-organisateur. Cette fois-là, Saul et Anita firent toute la marche au premier rang, avec lui. Cela n'aurait pas prêté à plus de conséquence, si une photo d'eux n'avait pas fait la une de Time Magazine. À cause de cette photo, Max Goldman avait eu cette terrible dispute avec son fils. Ils ne s'étaient ensuite plus adressé la parole pendant douze ans. Il aurait suffi de tout expliquer à Grand-père, mais Saul avait été incapable de ravaler sa fierté.

Au téléphone, j'interrompis Oncle Saul et lui demandai :

— Alors, tu n'as jamais été un activiste ?

— Jamais, Marcus. Je ne faisais qu'essayer de développer Goldman & Cie pour impressionner mon père. C'était tout ce que je voulais : qu'il soit fier de moi. Je me suis senti tellement rejeté, tellement blessé par lui. Il voulait tout diriger à sa façon. Regarde où cela nous a menés.

Après la dispute, Oncle Saul décida de donner à sa vie une nouvelle direction. Tandis qu'Anita entreprenait des études de médecine, lui se lança dans le droit.

Puis ils se marièrent. Max Goldman ne vint pas.

Saul passa le barreau de l'État du Maryland. Comme Anita trouva un poste de médecin interne à Johns Hopkins ; ils s'installèrent à Baltimore. Saul avait étudié le droit commercial et il devint rapidement un avocat prospère. Il fit parallèlement des investissements qui se révélèrent extrêmement fructueux.

Ils furent tellement heureux ensemble. Chaque semaine. ils allaient au cinéma, ils paressaient le dimanche. Quand Anita était en congé, elle passait à l'improviste à son bureau pour l'emmener déjeuner. Si en arrivant, elle voyait par son bureau vitré qu'il était trop occupé, pris par une affaire ou un dossier, elle allait au Stella, un restaurant italien tout proche. Elle commandait des pâtes et du tiramisu à emporter et les déposait à la secrétaire de Saul avec un mot : « Un ange est passé. »

Au fil des années, le Stella devint leur restaurant préféré à Baltimore. Ils se lièrent avec le patron, Nicola, à qui Oncle Saul donnait quelques conseils juridiques de temps à autre Woody, Hillel et moi allions tous les trois bien connaître le Stella, où Oncle Saul et Tante Anita nous emmenèrent souvent.

Durant les années qui suivirent leur installation à Baltimore, le seul nuage au-dessus de leur bonheur fut qu'ils n'arrivèrent pas à avoir un enfant. Rien ne pouvait l'expliquer : les médecins consultés les déclarèrent tous deux en parfaite santé. Anita tomba finalement enceinte après sept ans de mariage, et c'est ainsi qu'Hillel allait entrer dans notre vie. Cette attente avait-elle été un caprice de la nature ou un clin d'œil de la vie, qui s'arrangea pour qu'Hillel et moi naissions à quelques mois d'intervalle seulement ?

Je demandai à mon oncle, au téléphone :

— Quel est le lien entre ce que tu me racontes et Madison ?

— Les enfants, Marcus. Les enfants.

*

Février-mai 2002.

Durant les trois mois qui suivirent la mort de Tante Anita, Hillel et moi terminâmes notre cursus universitaire.

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