Les événements liés à la mort de Tante Anita trouvèrent une nouvelle résonance neuf ans après les faits, au mois d'août 2011, lorsque Oncle Saul me téléphona pour me demander d'aller assister à la destruction de son nom sur le stade de l'université de Madison.
J'étais rentré à New York depuis qu'il m'avait chassé de chez lui, en juin. Il y avait cinq ans qu'il s'était installé à Coconut Grove et cela allait être le premier été où je n'irais pas le voir en Floride. C'est à ce moment-là que l'idée d'acheter une maison là-bas germa dans ma tête : si je me plaisais en Floride, il m'y fallait un lieu à moi. Je pourrais me trouver une maison pour écrire en paix, loin de l'agitation de New York, et proche de mon oncle. Jusque-là j'étais parti du principe que mes visites lui faisaient plaisir, mais je songeai qu'il avait peut-être besoin de place lui aussi pour vivre sa vie, sans avoir son neveu sur le dos. C'était compréhensible.
Ce qui était étrange, c'était le peu de nouvelles qu'il me donnait. Ce n'était pas son genre. J'avais toujours eu une relation étroite avec lui, la mort de Tante Anita et le Drame nous avaient rapprochés davantage. Depuis cinq ans, je descendais régulièrement la côte Est pour venir le sortir de sa solitude. Pourquoi avait-il subitement coupé les ponts ? Il ne se passait pas un jour sans que je me demande si j'avais fait quelque chose de mal. Était-ce lié à Faith, la gérante du supermarché, avec qui je le soupçonnais d'entretenir une relation sentimentale ? En éprouvait-il de la gêne ? Se considérait-il comme infidèle ? Sa femme était morte depuis neuf ans, il avait le droit de voir quelqu'un.
Il ne sortit de son silence que deux mois plus tard pour m'envoyer au stade de Madison. Je lui téléphonai longuement le lendemain de la destruction de son nom, après avoir réalisé que c'était Madison qui était au cœur de la mécanique qui avait perdu les Baltimore. Madison était le poison.
— Oncle Saul, lui demandai-je au téléphone, que s'est-il passé pendant ces années à Madison ? Pourquoi avoir financé l'entretien du stade pendant dix ans ?
— Parce que je voulais mon nom dessus.
— Mais pourquoi ? Ça ne te ressemble pas.
— Pourquoi me poses-tu toutes ces questions ? Est-ce que tu vas enfin écrire un livre sur moi ?
— Peut-être. Il éclata de rire.
— Au fond, quand Hillel et Woody sont partis à Madison, ça a été le début de la fin. À commencer par la fin de mon couple. Tu sais, ta tante et moi, nous nous sommes tellement aimés.
Il me raconta dans les grandes lignes comment, alors qu'il était Goldman-du-New-Jersey, il avait rencontré Tante Anita, aux côtés de qui il était devenu Goldman-de-Baltimore. Il revint sur les origines de leur rencontre, quand il était parti étudier à l'université du Maryland, à la fin des années 1960. Le père de Tante Anita, le professeur Hendricks, y enseignait l'économie et Oncle Saul était son élève.
Tous deux s'entendaient particulièrement bien et quand Oncle Saul lui demanda son aide pour un projet, le professeur Hendricks accepta volontiers.
Le nom de Saul revenait souvent chez les Hendricks, si bien qu'un soir Madame Hendricks, la mère d'Anita, finit par demander :
— Enfin, qui est ce Saul qui monopolise nos conversations ? Je vais devenir jalouse…
— Mon étudiant Saul Goldman, ma chérie. Un Juif du New Jersey dont le père possède une compagnie de matériel médical. Je l'aime beaucoup ce garçon, il ira loin.
Madame Hendricks réclama que Saul soit invité à venir dîner à la maison, ce qui se produisit la semaine suivante. Anita tomba immédiatement sous le charme de ce jeune homme affable et élégant.
Les sentiments d'Anita furent partagés. Saul, d'ordinaire peu intimidable, perdait ses moyens quand il la voyait. Il finit par l'inviter à sortir, une fois, puis deux. Il fut de nouveau invité à venir dîner chez les Hendricks. Anita était frappée par l'impression que Saul faisait à son père. Elle le voyait le regarder avec cette façon bien à lui qu'il réservait à ceux qu'il respectait profondément. Saul se mit à venir parfois à la maison le week-end, pour travailler sur son projet, dont il finit par expliquer qu'il avait pour but de développer la compagnie de son père.
La première fois qu'ils s'embrassèrent, c'était un jour de pluie. Alors qu'il la ramenait chez elle en voiture, un déluge s'abattit sur eux. Il se gara peu avant la maison des Hendricks. La carrosserie était mitraillée par une pluie torrentielle et Saul suggéra d'attendre à l'abri. « Je pense que ça ne va pas durer », déclara-t-il d'un ton savant. Quelques minutes plus tard, la pluie redoublait. L'eau qui ruisselait sur le pare-brise et les vitres les rendait invisibles. Saul lui effleura la main, elle la lui prit, et ils s'embrassèrent.
À partir de ce jour-là, ils s'embrassèrent au moins une fois par jour tous les jours pendant trente-cinq ans.