Woody, lui, avait définitivement renoncé à ses études. Étouffé par la culpabilité, il trouva refuge auprès de Colleen, à Madison. Elle s'occupa de lui avec beaucoup de patience. La journée, il l'aidait à la station-essence et le soir il faisait la plonge dans un restaurant chinois pour gagner un peu d'argent. Hormis les passages au supermarché, il se cantonnait à ces deux endroits. Il ne voulait pas croiser Hillel. Ils ne se parlaient plus.

De mon côté, mon diplôme en poche, j'avais décidé de me consacrer à l'écriture de mon premier roman. C'était pour moi le début d'une période à la fois tragique et merveilleuse, qui allait mener à l'année 2006 : année de la parution de G comme Goldstein, mon premier roman, année de la consécration qui allait voir l'enfant de Montclair, le vacancier des Hamptons, devenir la nouvelle étoile des lettres américaines.

Si un jour vous rendez visite à mes parents à Montclair, ma mère vous montrera certainement « la pièce ». Depuis des années, elle la garde intacte. Je l'ai pourtant suppliée à maintes reprises de l'utiliser à meilleur escient, mais elle ne veut rien savoir. Elle l'appelle le musée de Markie. Si vous allez chez eux, elle vous la fera forcément visiter. Elle poussera la porte et vous dira : « Regardez, c'est là que Marcus a écrit. » Je n'aurais pas forcément songé à me réinstaller chez mes parents pour écrire si ma mère ne m'avait pas fait la surprise d'avoir réaménagé la chambre d'amis.

— Ferme les yeux et suis-moi, Markie, m'avait-elle dit le jour de mon retour de l'université.

J'avais obéi et m'étais laissé guider jusqu'au seuil de la pièce. Mon père était aussi excité qu'elle.

— N'ouvre pas encore les yeux, m'avait-elle ordonné en me voyant bouger les paupières. J'avais ri. Finalement, elle m'avait dit :

— Vas-y, tu peux regarder !

J'étais resté sans voix. La chambre d'amis, secrètement rebaptisée par mes soins la chambre-taudis, pour avoir, au fil du temps, accumulé les objets dont on ne savait pas s'il fallait les garder ou les jeter, était métamorphosée. Mes parents l'avaient intégralement débarrassée et refaite : nouveaux rideaux, nouvelle moquette, et une grande bibliothèque contre l'un des murs. Face à la fenêtre, le bureau que Grand-père utilisait du temps où il dirigeait sa compagnie, et qui était longtemps resté dans un dépôt. « Bienvenue dans ton bureau, m'avait dit ma mère en m'embrassant. Ici, tu seras bien pour écrire. » C'est à ce bureau que j'écrivis le roman de mes cousins, G comme Goldstein, le livre de leur destinée perdue, livre dont je n'entrepris en réalité la rédaction qu'après le Drame, soit à la fin de l'année 2004. Longtemps, je fis croire que la rédaction de mon premier roman nécessita quatre ans. Mais ceux qui se seraient penchés sur sa chronologie auraient remarqué qu'il y avait un trou de deux ans, qui me permettait de ne pas avoir à expliquer ce que je fis de l'été 2002 jusqu'au jour du Drame, le 24 novembre 2004.

<p><emphasis>39.</emphasis></p>

Automne 2002.

À la mort d'Anita, c'est Alexandra qui me sauva.

Elle fut mon équilibre, ma balance, mon point d'ancrage dans la vie. Au moment où je terminais mes études, cela faisait deux ans qu'elle n'avançait pas avec son producteur. Elle me demanda ce qu'elle devait faire et je lui expliquai que, selon moi, il n'y avait que deux villes propices à lancer une carrière musicale : New York et Nashville, Tennessee.

— Mais je ne connais personne à Nashville, me dit-elle.

— Moi non plus, lui répondis-je.

— Alors allons-y !

Et nous partîmes ensemble pour Nashville.

Elle vint me chercher un matin chez mes parents, à Montclair. Elle sonna, ma mère ouvrit, rayonnante.

— Alexandra !

— Bonjour, Madame Goldman.

— Alors, c'est le grand départ ?

— Oui, Madame Goldman. Je suis tellement contente que Markie m'accompagne.

Je crois que mes parents étaient enchantés que je prenne le large. Depuis toujours les Baltimore avaient pris une place considérable dans mon existence ; il était peut-être temps que je m'en éloigne.

Ma mère s'imaginait que c'était une folie de jeunesse. Que cela durerait deux mois au plus et que nous reviendrions, lassés par notre expérience. Elle était loin de s'imaginer ce qui allait se passer dans le Tennessee.

Dans la voiture, alors que nous quittions le New Jersey, Alexandra me demanda :

— Pas trop triste de ne pas pouvoir profiter de ton nouveau bureau, Markie ?

— Bah, il y aura bien un moment où je me mettrai à mon roman. Et puis, je ne vais pas rester un Montclair toute ma vie.

Elle sourit.

— Et que vas-tu être ? Un Baltimore ?

— Je crois que je veux juste devenir Marcus Goldman.

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