— Comment voulez-vous que j'aie été dans le Montana cette nuit ?
— Je n'insinue pas que vous étiez avec Woody, Monsieur Goldman. Le conducteur de la voiture était votre fils, Hillel. Son permis de conduire a été retrouvé sur place. Il est désormais complice du meurtre d'un membre des forces de l'ordre.
Oncle Saul devint pâle et plongea son visage entre ses mains.
— Qu'attendez-vous de moi, inspecteur ? demanda-t-il.
— Votre totale collaboration. S'ils vous font le moindre signe, vous devez me prévenir. Sinon, je serai obligé de vous arrêter pour assistance à des fugitifs et des meurtriers. Et vous l'avez vu, les preuves sont là.
Après avoir abandonné la voiture, ils avaient marché jusqu'à un motel. Ils avaient payé en liquide, avec une rallonge pour que le tenancier ne leur demande pas de pièce d'identité. Ils s'étaient douchés, reposés. Un homme les avait emmenés en voiture jusqu'à la gare routière de Bozeman, pour cinquante dollars. Ils avaient acheté des tickets de Greyhound pour Casper, Wyoming.
— Qu'est-ce qu'on va faire ensuite ? demanda Woody à Hillel.
— On ira à Denver et on trouvera un bus pour Baltimore.
— Qu'est-ce qu'on va faire à Baltimore ?
— Demander de l'aide à mon père. On pourrait se cacher quelques jours à Oak Park.
— Les voisins nous verront.
— Nous ne devrons pas quitter la maison. Personne n'imaginera que nous sommes là. Ensuite, mon père pourra nous conduire quelque part. Au Canada ou au Mexique. Il trouvera un moyen. Il me donnera de l'argent. C'est le seul qui puisse nous aider.
— J'ai peur d'être pris, Hillel. J'ai peur de ce qui va m'arriver. Est-ce qu'ils m'exécuteront ?
— Ne t'inquiète pas. Reste calme. Il ne va rien nous arriver.
Après deux jours de voyage, ils arrivèrent à la gare routière de Baltimore le 24 novembre. C'était la veille de Thanksgiving. C'était le jour du Drame.
Depuis la gare routière de Baltimore, où ils arrivèrent en fin de matinée, ils prirent les transports publics et arrivèrent jusqu'à Oak Park.
Ils avaient acheté deux casquettes qu'ils gardaient vissées sur la tête. Mais c'était une précaution inutile. À cette heure-là, les rues étaient désertes. Les enfants étaient à l'école, les adultes étaient au travail.
Ils pressèrent le pas sur Willowick Road. Bientôt ils aperçurent la maison. Leur rythme cardiaque s'accéléra. Ils y étaient presque. Une fois à l'intérieur, ils seraient à l'abri.
Ils atteignirent enfin la maison. Hillel avait la clé. Il ouvrit la porte et tous les deux s'engouffrèrent à l'intérieur. L'alarme était activée et Hillel tapa le code sur l'écran. Oncle Saul était absent. Il était à son cabinet, comme tous les jours.
Dans la rue, en planque dans sa voiture, le Marshal, qui venait de voir Woody et Hillel entrer dans la maison, se saisit de sa radio et appela des renforts.
Ils étaient affamés. Ils se dirigèrent directement vers la cuisine.
Ils se firent des sandwichs avec du pain de mie, de la dinde froide, du fromage et de la mayonnaise. Ils les dévorèrent. Ils se sentaient apaisés d'être de retour chez eux. Les deux jours de bus les avaient épuisés. Ils avaient envie de prendre une douche et de se reposer.
Une fois leur déjeuner terminé, ils montèrent à l'étage. Ils s'arrêtèrent devant la chambre d'Hillel. Ils regardèrent les vieilles images sur les murs. Sur le bureau d'enfant, une photo d'eux sur le stand de soutien à Clinton lors de l'élection de 1992.
Ils sourirent. Woody sortit de la pièce, longea le couloir et entra dans la chambre d'Oncle Saul et Tante Anita. Hillel jeta un coup d'œil par la fenêtre. Son cœur cessa de battre soudain : des policiers en cagoules et gilets pare-balles prenaient position dans le jardin. Ils étaient repérés. Ils étaient faits comme des rats.
Woody était toujours sur le seuil de la chambre de ses parents. Il lui tournait le dos et ne remarqua rien. Hillel s'approcha de lui doucement.
— Ne te retourne pas, Woody. Woody obéit et ne bougea pas.
— Ils sont là, hein ?
— Oui. Il y a des policiers partout.
— Je ne veux pas être pris, Hill'. Je veux être ici pour toujours.
— Je sais, Wood'. Moi aussi, je veux être ici pour toujours.
— Tu te souviens de l'école d'Oak Tree ?
— Bien sûr, Wood'.
— Que serais-je devenu sans toi, Hillel ? Merci, tu as donné du sens à ma vie.
Hillel pleurait.
— Merci à toi, Woody. Je te demande pardon pour tout ce que je t'ai fait.
— Il y a longtemps que je t'ai pardonné, Hillel. Je t'aime pour toujours.
— Je t'aime pour toujours, Woody.
Hillel sortit de sa poche le revolver de Woody dont il ne s'était jamais débarrassé. C'était une pierre qu'il avait jetée dans la rivière.
Il plaça le canon derrière la tête de Woody.
Il ferma les yeux.
Au rez-de-chaussée, on entendit un terrible fracas. L'unité d'intervention de la police venait de défoncer la porte d'entrée.
Hillel tira une première fois. Woody s'écroula par terre.
Il y eut des cris au rez-de-chaussée. Les policiers se replièrent, pensant être pris pour cible.