— Peut-être que ce sont justement les autres qui devraient lire ces livres.
De leur côté, Oncle Saul et Tante Anita supplièrent leur fils de faire un effort : « Hillel, ça ne fait même pas trois mois que tu es dans cette école. Tu dois vraiment essayer d'apprendre à vivre en harmonie avec les autres. »
Il y eut enfin une grande discussion avec tous les élèves dans l'amphithéâtre sur le thème « Chahut et gros mots ». Hennings parla longuement des valeurs morales et éthiques d'Oak Tree et expliqua pourquoi les chahuts pas plus que les gros mots n'étaient admis dans la charte de l'école. Puis les élèves répétèrent un slogan : « Les gros mots, c'est pas beau ! », à scander s'ils surprenaient un camarade en flagrant délit de grossièreté. Un débat s'ensuivit, où les élèves purent poser les questions qui les taraudaient.
— Demandez tout ce que vous voulez, déclara Hennings, avant de décocher un clin d'œil narquois à Hillel et d'ajouter : il n'y a pas de censure.
Une forêt de mains s'éleva dans l'auditoire.
— Est-ce du chahut de jouer au ballon dans le préau ? demanda un garçon.
— Non, c'est de l'exercice, répondit Hennings. À condition de ne pas envoyer le ballon dans la tête de ses petits copains.
— L'autre jour, j'ai vu une araignée dans la cafétéria et j'ai crié parce que j'ai eu peur, confessa une fille un peu honteuse. Ai-je commis un acte de chahut ?
— Non, crier parce qu'on a peur est autorisé. Mais crier pour casser les oreilles de ses camarades est un chahut.
— Mais si quelqu'un crie pour faire du chahut et qu'il fait croire ensuite qu'il a vu une araignée pour ne pas être puni ? interrogea un élève inquiet que la loi puisse être contournée.
— Ce serait malhonnête de faire ça. Et c'est pas bien d'être malhonnête.
— Qu'est-ce que ça veut dire
— C'est ne pas assumer ses actes. Par exemple, si vous faites semblant d'être malade pour ne pas aller à l'école, c'est être très malhonnête. Une autre question ?
Un petit garçon leva la main et Hennings lui donna la parole.
— Est-ce que
—
Un brouhaha envahit soudain la salle. Si
Hennings tapa sur son pupitre pour ramener le calme, constatant là un chahut général, ce qui fit immédiatement taire tout le monde.
—
— Pourquoi est-ce interdit si ce n'est pas un gros mot ?
— Parce que… Parce que c'est mal. Le sexe c'est mal, voilà. C'est comme la drogue : c'est quelque chose d'affreux.
Tante Anita, informée par le principal Hennings du texte écrit par Hillel, se trouva complètement désemparée. Elle en était arrivée au point où elle ne savait plus si Hillel était une victime innocente ou s'il payait le prix de ses provocations : elle avait conscience que son ton pouvait parfois être agaçant, ou perçu comme arrogant. Il comprenait plus vite que les autres enfants, il était toujours en avance sur tout : en classe il s'ennuyait vite, il était impatient. Tout cela énervait les autres enfants. Et si, au fond, Hillel n'était que victime d'un chahut dont il était lui-même le déclencheur, comme le disait Hennings ? Elle disait encore à son mari : « Lorsqu'une personne se met tout le monde à dos, n'est-ce pas parce que cette personne ne se montre pas assez aimable, non ? »
Elle décida de sensibiliser les camarades d'Hillel à la problématique du harcèlement scolaire et de leur expliquer qu'il arrive qu'en voulant trop s'intégrer, on se mette tout le monde à dos. Elle fit le tour des maisons d'Oak Park pour parler aux parents des élèves de l'école, et elle expliqua longuement aux enfants que « parfois on pense juste que le chahut est un jeu et on ne réalise pas qu'on fait beaucoup de mal à son camarade ». C'est à peu près en ces termes qu'elle s'adressa à Monsieur et Madame Reddan, les parents du petit Vincent, alias Porc. Les Reddan habitaient une magnifique maison proche de celle des Goldman-de-Baltimore. Porc écouta attentivement Tante Anita et aussitôt qu'elle eut fini de parler, il se livra à un extraordinaire numéro de sanglots et de larmes : « Pourquoi mon ami Hillel ne m'a-t-il pas dit qu'il se sentait rejeté à l'école, c'est vraiment horrible ! Nous l'aimons tous tellement, je ne comprends pas pourquoi il se sent mis à l'écart. » Tante Anita lui expliqua qu'Hillel était un peu différent, et lui, hoqueta, se moucha et en guise de bouquet final il invita, solennel, Hillel à son anniversaire qui avait lieu le samedi suivant.