En remplaçant les exemplaires du journal de l'école par sa propre création, Hillel priva les élèves de leur copie habituelle. Pour épargner Hillel, le principal Hennings avait demandé aux enseignants de ne pas en mentionner les raisons exactes. Tous les exemplaires devaient être réimprimés d'ici la fin de la journée. Mais Madame Chariot, de nature fragile et excédée par les plaintes des élèves qui ne comprenaient pas pourquoi le journal n'était pas prêt au jour habituel, finit par perdre ses nerfs et hurla aux protestataires qui prenaient d'assaut la petite salle de rédaction d'ordinaire si tranquille : « À cause d'un certain élève qui se croit supérieur à tout le monde, il n'y aura pas de journal cette semaine ! Voilà ! Le numéro est tout simplement annulé ! Annulé, vous m'entendez ? Annulé ! Les élèves qui se sont donné de la peine pour écrire des articles ne les verront jamais publiés. Jamais ! Jamais ! Vous pouvez tous remercier Goldman. » Les élèves, obéissants, remercièrent Hillel à coups de pied et de cahiers. Porc, après l'avoir durement cogné, le mit tout nu devant la ronde de ses camarades. Il lui ordonna : « Baisse ton froc. » Hillel, s'essuyant le nez en sang, tremblant de peur, s'exécuta et tous rirent. « T'as la plus petite queue que j'aie jamais vue », s'enthousiasmait Porc. Et ils s'esclaffèrent de plus belle. Puis il exigea son pantalon et son slip qu'il lança dans les branches hautes d'un arbre. « Rentre chez toi, maintenant. Il faut que tout le monde voie ta minuscule queue ! » Ce fut un voisin qui, passant en voiture, avait vu Hillel à moitié nu dans la rue et l'avait ramené chez lui. À sa mère, il expliqua qu'un chien l'avait poursuivi et lui avait pris son pantalon.

— Un chien ? Hillel…

— Oui, M'an, je te promets. Il s'accrochait tellement à mon pantalon qu'il a fini par le déchirer et partir avec.

— Et avec ton slip ?

— Oui, M'an.

— Hillel chéri, qu'est-ce qui se passe ?

— Rien, M'an.

— On t'embête à l'école ?

— Non, M'an. Je te jure.

Hillel, profondément humilié, décida qu'il fallait se venger de la vengeance de la vengeance. L'occasion se présenta quelques jours plus tard lorsque Porc fut absent de l'école deux jours, suite à une grosse indigestion. Les élèves préparaient un spectacle pour les parents à l'occasion de Thanksgiving sous la forme de plusieurs tableaux, racontant les actions de grâce offertes par les colons anglais aux Indiens Wampanoag en remerciement de leur aide, et qui continuaient à être célébrées quatre cents ans plus tard par l'octroi de trois jours de liberté pour les braves élèves américains. Cette allusion à l'aspect moderne de la fête devait clore le spectacle sous la forme d'un poème déclamé par un élève. Et comme aucun des enfants présents ne voulait se porter volontaire pour réciter la poésie, ce fut Porc qui fut désigné d'office par le professeur. La poésie était la suivante :

Les bons ingrédients de Maman, par William Sharburgh

C'est Thanksgiving,La fête des familles.Une bonne odeur se répand dans la maison.Maman fait rôtir une belle dinde.Attirés par les effluves,Papa, l'enfant et le chien vont tous dans la cuisine.Maman aux fourneaux s'active,Tous hument et la félicitent de cette délicieuse odeur.Papa se réjouit,L'enfant applaudit.Le chien se lèche les babines,Vivement le repas !L'enfant, gourmand, demande s'il peut goûter.Maman plonge une cuillère dans la casserole de sauce et l'enfant goûte.— C'est si bon ! s'exclame-t-il. Qu'y a-t-il dedans ?— Des ingrédients… répond Maman.— Quels ingrédients ?— Mes ingrédients à moi. Tu aimes ?— C'est si bon ! j'en veux encore ! Je veux tout manger !— Non, petit gourmand, tu devras attendre le repas.L'enfant boude et plonge le visage dans la tunique de sa mère.C'est tout doux. Il sourit.Il sait qu'un jour sa mère lui livreraLe secret de ses ingrédients,Pour qu'il puisse aussi les mettre dans la dinde,Qu'il fera cuire pour ses enfants.
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