À partir du jour où il rencontra Woody, Hillel n'eut plus jamais d'ennuis à l'école. Tous les matins, en sortant de chez lui, il retrouvait Woody à l'arrêt du bus scolaire. Ils montaient à bord tous les deux et Woody l'escortait jusque dans les couloirs de l'école, se fondant dans la foule des autres élèves. Porc gardait ses distances. Il ne voulait pas avoir d'histoires avec Woody.

À la sortie des cours, Woody était là de nouveau. Ils allaient tous les deux sur le terrain de basket et ils faisaient quelques parties endiablées, puis Woody raccompagnait Hillel chez lui.

— Faut que je me dépêche, Bunk me croit en train de tailler des plantes chez tes voisins. S'il me voit avec toi, je suis mort.

— Comment ça se fait que t'es tout le temps ici ? demandait Hillel. T'as pas école ?

— Si, mais je finis plus tôt. J'ai le temps de venir ici.

— Tu vis où ?

— Dans un foyer des quartiers Est.

— T'as pas de parents ? Ma mère avait plus le temps de s'occuper de moi.

— Et ton père ?

— Il habite en Utah. Il a une nouvelle femme. Il est très occupé.

En arrivant à proximité de la maison des Goldman, Woody saluait Hillel et disparaissait. Hillel lui offrait toujours de rester dîner.

— Je peux pas, répondait systématiquement Woody.

— Pourquoi ?

— Je dois aller travailler avec Bunk.

— T'as qu'à venir quand t'auras fini et dîner avec nous, insistait Hillel.

— Non. Ça me gêne.

— Qu'est-ce qui te gêne ?

— Tes parents. Je veux dire, pas tes parents à toi. Juste les adultes.

— Mes parents sont plutôt cool.

— Je le sais bien.

— Wood', pourquoi tu me protèges ?

— Je te protège pas. C'est juste que j'aime bien être avec toi.

— Moi, je crois que tu me protèges.

— Alors toi, tu me protèges aussi.

— Je te protège de quoi ? Je suis tout minus.

— Tu me protèges d'être tout seul.

Et ce qui devait être le remboursement d'une dette de Woody envers Oncle Saul se transforma en une amitié indéfectible entre Woody et Hillel. Il venait tous les jours jusqu'à Oak Park. Les jours de semaine, il remplissait son rôle de garde du corps. Le samedi, c'est Hillel qui l'accompagnait dans sa journée de travail avec Bunk, et le dimanche, ils allaient ensemble passer la journée au square ou sur le terrain de basket. Woody se postait dès l'aube sur le trottoir, dans le froid et l'obscurité, et attendait Hillel. « Pourquoi tu rentres pas prendre un chocolat chaud ? insistait Hillel. Tu vas geler dehors. » Mais Woody refusait systématiquement.

Un samedi matin, lorsque Woody arriva dans l'obscurité devant le portail des Goldman-de-Baltimore, il trouva Oncle Saul qui buvait son café. Il lui fit un signe de la tête.

— Woodrow Finn… Ça alors ! C'est donc toi qui rends mon fils si heureux…

— J'ai rien fait de mal, Monsieur Goldman. Je vous le promets.

Oncle Saul sourit.

— Je le sais bien. Allez, viens à l'intérieur.

— Je préfère rester dehors.

— Tu ne peux pas rester dehors, il fait glacial. Allez, viens. Woody le suivit timidement dans la maison.

— T'as pris ton petit déjeuner ? demanda Oncle Saul.

— Non, M'sieur Goldman.

— Pourquoi ? Il faut manger le matin. C'est important. Surtout si tu jardines ensuite.

— Je sais.

— Comment ça va au foyer ?

— Ça va.

Oncle Saul le fit asseoir au comptoir de la cuisine et lui prépara un chocolat chaud et des pancakes. Le reste de la maison dormait encore.

— Tu sais que grâce à toi Hillel a retrouvé le sourire ? demanda Oncle Saul. Woody haussa les épaules à nouveau.

— J'en sais rien, M'sieur Goldman. Oncle Saul lui sourit.

— Merci, Woody.

Woody haussa les épaules encore.

— C'est rien.

— Comment je peux te remercier ?

— Rien. Rien, M'sieur Goldman. Au début j'étais venu vous voir à cause du service que je vous devais… Et puis je suis tombé sur Hillel et on est devenus amis.

— Eh bien, considère que tu es mon ami désormais. Et si tu as besoin de quoi que ce soit, tu viens me demander. Et d'ailleurs, je voudrais que tu viennes prendre le petit déjeuner tous les week-ends. Je ne veux pas que tu ailles jouer au basket-ball le ventre vide.

S'il finit par accepter de rentrer dans la maison les samedis et dimanches matin, Woody refusait catégoriquement de rester dîner le soir. Il fallut que Tante Anita déploie des trésors de patience pour l'apprivoiser. Elle attendit d'abord devant la maison qu'ils rentrent du terrain de basket. Elle saluait Woody, qui souvent rougissait en la voyant et s'enfuyait comme un animal sauvage. Hillel s'énervait : « Maman, pourquoi tu fais ça ! Tu vois bien que tu lui fais peur ! » Elle éclatait de rire. Puis elle attendit ensuite avec des biscuits et du lait et, avant que Woody n'ait le temps de fuir, elle lui proposait de venir picorer, tout en restant dehors. Elle profita d'un jour de pluie pour le convaincre de rentrer à l'intérieur. Elle l'appelait « le fameux Woody ». Il rougissait terriblement, il devenait pourpre et balbutiait. Il la trouvait très belle. Une après-midi, elle lui dit :

— Dis-moi, le fameux Woody : tu voudrais rester dîner ce soir ?

— Je peux pas, je dois encore aller aider Monsieur Bunk à planter des bulbes.

— Tu n'as qu'à venir ensuite.

Перейти на страницу:

Похожие книги