Mais tandis que le spectacle continuait avec la classe suivante, Porc s'était déjà lancé aux trousses d'Hillel. On les vit quitter l'auditorium par l'issue de secours, traverser la cour de récréation, puis le terrain de basket avant de se diriger vers le quartier d'Oak Park. Il y avait la silhouette malingre d'Hillel qui galopait, juste derrière lui Porc, dans son magnifique complet-cravate, qui chargeait comme un animal fou, et un peu plus en arrière un groupe d'élèves qui suivaient Porc pour assister à la scène.
« Je vais te tuer ! hurlait Porc. Je vais te tuer pour toujours ! »
Hillel courait du plus vite qu'il pouvait mais il entendait les pas de Porc se rapprocher. Il allait bientôt être rattrapé. Il prit la direction de sa maison. Avec un peu de chance, il arriverait à l'atteindre et à s'y réfugier. Mais juste avant d'arriver à la maison des Baltimore, il se prit le pied dans un vélo d'enfant laissé à l'entrée d'une allée et s'écrasa par terre.
Hillel, poursuivi par Porc, venait de se prendre les pieds dans la bicyclette et s'étala sur le trottoir. Il savait qu'il ne pouvait plus échapper aux coups et se roula en boule pour se protéger. Porc lui bondit dessus et commença à lui envoyer une pluie de coups de pied dans le ventre, puis il l'attrapa par les cheveux et voulut le soulever. Une voix soudain se fit entendre.
« Lâche-le ! »
Il se retourna. Derrière lui se tenait un garçon qu'il n'avait jamais vu, dont la capuche du pull relevé sur la tête lui donnait un air menaçant. « Lâche-le », répéta le garçon. Porc repoussa Hillel par terre et se dirigea vers le garçon, fermement décidé à en découdre avec lui. Il n'eut pas le temps de faire trois pas qu'il reçut un coup de poing magistral en plein visage, qui le terrassa. Il roula sur le sol en se tenant le nez et éclata en sanglots.
« Mon nez ! pleurnicha-t-il. Tu m'as pété le nez. » À ce moment, déboulèrent les élèves de l'école qui avaient suivi le début de la poursuite entre Porc et Hillel.
— Venez voir, cria l'un d'eux, il y a Porc qui pleure comme une fille !
— Ça fait drôlement mal ce qu'il m'a fait ! geignit Porc entre deux sanglots.
— T'es qui toi ? demanda l'un des enfants à Woody.
— Je suis le garde du corps d'Hillel. Si vous l'embêtez, je vous collerai à tous des coups de poing dans le nez. Ils montrèrent leurs paumes en signe de paix.
— Nous on aime tous Hillel, dit un autre, sans descendre de son vélo. On ne lui veut pas d'ennuis. Pas vrai, Hillel ? D'ailleurs, si tu veux, on peut pisser sur Porc.
— On ne pisse pas sur les gens, répondit Hillel toujours au sol.
Woody releva Porc et le pria de dégager : « Allez, tire-toi maintenant, gros patapouf, et va te mettre de la glace sur le nez. » Porc disparut sans demander son reste, toujours en sanglots, puis Woody releva Hillel à son tour.
— Merci, vieux, lui dit Hillel. Tu… Tu m'as vraiment sauvé la mise.
— Avec plaisir. Je m'appelle Woody.
— Comment tu sais qui je suis ?
— Y a ta tronche en photo partout dans le bureau de ton père.
— Tu connais mon père ?
— Il m'a sorti deux ou trois fois de la merde…
— On ne dit pas
— Tu es bien le fils de Monsieur Goldman.
— Et comment tu connais mon prénom ?
— J'ai entendu tes parents parler dans le bureau de ton père l'autre jour.
— Mes parents ? Tu connais mes parents ?
— Comme je te disais, je connais ton père. Grâce à lui, je travaille pour le jardinier Bunk. J'étais occupé à nettoyer des pelouses quand je t'ai vu arriver poursuivi par ce gros garçon. Et comme je sais aussi que tout le monde t'embête parce que, quand j'étais dans le bureau de ton père l'autre jour, j'ai vu ta mère arriver — qui est vachement belle d'ailleurs — et…
— Berk, t'es deg' ! Parle pas de ma mère comme ça !
— Ouais, bon bref, ta mère est venue dans le bureau de ton père et elle disait qu'elle était inquiète parce que tout le monde veut te casser la tête à l'école. Alors, du coup, j'étais content que tu te fasses cogner par ce gros lard, comme ça j'ai pu te défendre, histoire de remercier ton père de m'avoir défendu.
— Je comprends rien à ton histoire. Mon père t'a défendu de quoi ?
— J'ai eu des ennuis dans des bagarres et il m'a aidé à chaque fois.
— Des bagarres ?
— Ouais, je me bagarre tout le temps.
— Tu pourrais m'apprendre à me battre, suggéra Hillel. Combien de temps il faudrait pour que je sois aussi fort que toi ?
Woody eut une moue.
— Ben, tu m'as l'air assez nul pour la bagarre. Donc je dirais que ça va probablement te prendre toute la vie. Mais je pourrais t'accompagner à l'école. Comme ça, personne n'oserait plus t'embêter.
— Tu ferais ça ?
— Bien sûr.