— Il y a un malentendu, lui dis-je d'un ton très maladroit. Il y a bien le tournage du film, mais je peux t'assurer que tu ne figures pas au casting. Tu dois confondre.
— Confondre ? Non, non. J'ai signé le contrat. Je pensais que tu savais… en fait, je pensais que tu avais donné ton accord.
— Non. Je te le dis, il y a un malentendu. J'ai effectivement approuvé le casting et tu ne joues pas le rôle d'Alicia.
Elle répéta qu'elle était certaine de ce qu'elle avançait. Qu'elle avait parlé à son agent le matin même. Qu'elle avait lu mon livre deux fois pour s'imprégner de l'ambiance. Qu'elle l'avait aimé. Tout en parlant, elle continuait de jouer nerveusement avec son café qui finit par se renverser et se répandit sur la table jusque sur moi. Elle se précipita sur moi pour éponger ma chemise avec des serviettes en papier et même avec son foulard en soie, s'excusant mille fois, complètement paniquée, et moi, probablement excédé, je finis par prononcer cette phrase que j'allais vite regretter :
— Écoute, tu ne peux pas jouer Alicia. D'abord, tu ne lui ressembles pas du tout. Et puis, je t'ai vue dans
— Comment ça,
— Je pense que tu n'es pas assez douée pour jouer dans ce film. Un point c'est tout. Je ne veux pas de toi. Je ne veux pas de toi dans ma vie.
Manque de tact évident de ma part, phrase prononcée dans un moment d'agacement sans aucun doute. Le résultat ne se fit pas attendre : Lydia éclata en sanglots. L'actrice du moment pleurait à ma table de café. J'entendis la rumeur des clients alentour, dont certains se mirent à prendre des photos de nous. Je m'empressai de la consoler, je me confondis en excuses, je lui dis que ma parole avait dépassé ma pensée, mais il était trop tard. Elle pleurait en silence et je ne savais pas ce que je devais faire. Je finis par m'enfuir, et je rentrai chez moi en courant.
Je savais que je m'étais mis dans le pétrin et les conséquences ne tardèrent pas : quelques heures après l'incident, j'étais convoqué par Roy Barnaski, influent personnage du cinéma et producteur de l'adaptation cinématographique de
« Vous les écrivains, vous n'êtes qu'un peuple de névrosés et d'attardés mentaux ! » hurla-t-il à mon attention, suant, écarlate, sur le point d'exploser dans sa chemise trop étroite.
— Vous faites pleurer l'actrice la plus aimée du pays sur une terrasse de café ? Mais quel genre d'animal êtes-vous, Goldman ? Une espèce de détraqué ? Un maniaque ?
— Écoutez, Roy, bredouillai-je, c'est un malentendu…
— Goldman, m'interrompit-il d'un ton solennel, vous êtes le plus jeune et le plus prometteur écrivain que je connaisse, mais vous êtes aussi une intarissable source d'emmerdes !
Sur Internet étaient publiées les premières photos de Lydia et moi prises par des clients du café. La rumeur était en marche : pourquoi l'écrivain Marcus Goldman faisait-il pleurer Lydia Gloor ? En s'enfuyant du café de Soho, elle avait téléphoné à son agent, qui avait téléphoné à un ponte de la Paramount, qui avait téléphoné à Barnaski, qui m'avait fait rappliquer séance tenante pour me faire l'une de ces scènes dont il avait le secret. Son assistante, Marisa, recherchait sur Internet les publications concernant le « malentendu », et à mesure qu'elles fleurissaient, les imprimait puis faisait irruption dans le bureau à intervalles réguliers en hurlant de sa voix de crécelle :
— Un nouvel article, Monsieur Barnaski !
— Lisez, ma brave Marisa, lisez-nous les dernières nouvelles du naufrage Goldman, que j'évalue l'ampleur du désastre.
— C'est tiré du site Aujourd'hui en Amérique : «
— Lisez-les, Marisa ! hurla Roy. Lisez-les !
— Lisa F., du Colorado, dit : «
— Vous entendez, Goldman ? Toutes les femmes d'Amérique vous haïssent !
— Quoi ? Mais enfin, Roy, ce n'est qu'une internaute anonyme !
— Méfiez-vous des femmes, Goldman, elles sont comme un troupeau de bisons : si vous faites du mal à l'une d'entre elles, toutes les autres partent à sa rescousse et vous piétinent jusqu'à la mort.
— Roy, coupai-je, je vous promets que je ne fréquente pas cette femme.