Je me sentais de plus en plus isolé à Montclair.

Pendant que j'étais coincé dans le New Jersey, une existence paradisiaque me tendait les bras à Oak Park. Il n'y avait pas une mais deux familles merveilleuses, les Baltimore et les Neville, qui, de surcroît, tissèrent des liens d'amitié. Oncle Saul et Patrick Neville devinrent partenaires de tennis. Tante Anita proposa à Gillian Neville de participer à des activités bénévoles dans le foyer pour enfants d'Artie Crawford. Hillel, Woody et Scott étaient tout le temps fourrés ensemble.

Un jour de début avril, Hillel, qui lisait tous les jours le Baltimore Sun, tomba sur un article à propos d'un concours musical organisé par une radio nationale. Les participants étaient invités à envoyer leur candidature sous la forme de deux compositions interprétées par eux, enregistrées ou filmées. Le gagnant pourrait enregistrer cinq titres dans un studio professionnel, dont l'un serait diffusé durant six mois par la station de radio. Bien évidemment, Oncle Saul possédait une formidable caméra dernier cri, et bien évidemment il accepta de la prêter à Hillel et Woody. Et depuis ma prison du New Jersey, je recevais tous les jours des appels excités de mes cousins pour me raconter que le projet allait bon train. Durant une semaine, Alexandra passa toutes ses fins d'après-midi à répéter chez les Goldman et, durant le week-end, Hillel et Woody la filmèrent. Je crevais de jalousie.

Mais concours ou pas, nous nous fimes tous les trois, Woody, Hillel et moi, coiffer au poteau car Alexandra arriva bientôt chez les Baltimore avec Austin, son petit ami. Il fallait bien que ça arrive : Alexandra, dix-sept ans, belle comme le jour, n'allait pas jeter son dévolu sur des jardiniers de quinze ans dont la pousse des poils pubiens avait affiché un retard lamentable. Elle nous préféra un type de son lycée, un fils à papa beau comme un dieu et fort comme Hercule, mais bête comme un baudet. Il venait dans le sous-sol, se vautrait sur le canapé, n'écoutait pas les compositions d'Alexandra. Il se fichait de sa musique comme de l'an quarante, alors que sa musique, c'était toute sa vie, ce que cet imbécile d'Austin n'avait pas compris.

Il s'écoula deux mois jusqu'à la proclamation des résultats du concours. Alexandra passa entre-temps son permis de conduire, et les soirs de week-end, quand Austin la laissait tomber pour sortir avec ses copains, elle passait nous prendre chez les Baltimore. Nous allions nous chercher des milk-shakes au Dairy Shack, nous allions nous garer dans une ruelle tranquille et nous nous étendions sur une pelouse, face à la nuit, à écouter la musique que diffusait l'autoradio par les portières ouvertes de la voiture. Alexandra chantait par-dessus et nous, nous imaginions sa chanson diffusée en boucle à la radio.

Dans ces moments-là, nous avions l'impression qu'elle était à nous. Nous discutions pendant des heures. Il arrivait fréquemment qu'Austin soit le sujet de notre conversation. Hillel osait les questions qui nous brûlaient à tous les trois les lèvres :

— Qu'est-ce que tu fais avec un con pareil ? demandait-il.

— Il est très loin d'être un con. Il est parfois un peu abrupt, mais c'est un chouette garçon.

— C'est vrai, se moquait Woody, ce doit être sa décapotable qui lui fait passer de l'air dans la tête.

— Non, sérieusement, le défendait Alexandra, il gagne à être connu.

— N'empêche, c'est un con, tranchait Hillel. Elle finissait par dire :

— Je l'aime. C'est comme ça.

Quand elle disait « je l'aime », nos cœurs se déchiraient.

Alexandra ne remporta pas le concours. Elle reçut pour toute réponse une lettre sèche qui lui disait que sa candidature n'était pas retenue. Austin lui dit que si elle avait perdu, c'est parce qu'elle était nulle.

Pour être tout à fait franc avec vous, lorsque Woody et Hillel me téléphonèrent pour m'annoncer la nouvelle, une partie de moi fut soulagée : il m'aurait été pénible que sa carrière soit lancée grâce à un concours déniché par Hillel et une vidéo qui ait été une fabrication intégrale des Baltimore.

J'eus néanmoins beaucoup de peine pour elle, car je savais combien elle tenait à ce concours. Après avoir obtenu par l'opérateur son numéro de téléphone, je pris mon courage à deux mains et lui téléphonai, ce que je n'avais jamais osé faire malgré l'envie qui me dévorait depuis des mois. À mon grand soulagement, ce fut elle qui répondit, mais le coup de fil commença très mal :

— Salut, Alexandra, c'est Marcus.

— Marcus qui ?

— Marcus Goldman.

— Qui ?

— Marcus, le cousin de Woody et Hillel.

— Oh, Marcus, le cousin ! Bonjour, Marcus, comment vas-tu ?

Je lui dis que je téléphonais à propos du concours, que j'étais désolé qu'elle n'ait pas gagné et, à mesure que nous parlâmes, elle éclata en sanglots.

— Personne ne croit en moi, dit-elle. Je me sens si seule. Tout le monde s'en fout.

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