— M'sieur Burdon, protesta Scott, ce n'est pas ce que vous croyez ! Au contraire, je n'ai jamais été aussi heureux que ces derniers mois.
— Alors toi, on te promène en brouette, et tu es content ?
— Oui, principal Burdon.
— Mais enfin, pour l'amour du Ciel, c'est un lycée ici, pas un cirque !
Burdon congédia le coach, Scott et ses parents pour parler en privé avec les Goldman.
— Hillel, dit-il, tu es un garçon intelligent. Tu as vu dans quel état est le petit Scott Neville ? L'exercice est très dangereux pour lui.
— Au contraire, je crois qu'un peu d'exercice lui fait le plus grand bien.
— Es-tu médecin ? demanda Burdon.
— Non.
— Alors, garde tes avis pour toi, petit impertinent. Je ne te demande pas une faveur, je te donne un ordre. Cesse de mettre ce petit garçon malade dans une brouette ou de lui faire faire quelque gymnastique que ce soit. C'est très important.
— D'accord.
— Je veux plus que ça. Je veux que tu me le promettes.
— Je le promets.
— Bon. Très bien. Désormais, tes entraînements clandestins, c'est fini. Tu n'es pas membre de l'équipe, tu n'as rien à voir avec eux, je ne veux plus te voir dans leur bus, dans leur vestiaire, ou je ne sais pas où. Je ne veux plus avoir affaire à toi.
— D'abord le théâtre, maintenant le football. Vous me privez de tout ! s'indigna Hillel.
— Je ne te prive de rien, j'applique simplement les règles qui régissent le bien-vivre dans notre établissement.
— Je n'ai violé aucune règle, principal. Rien ne m'empêche d'entraîner l'équipe en dehors de la saison.
— Je te l'interdis.
— Et selon quelle base légale ?
— Hillel, souhaites-tu être renvoyé de ce lycée ?
— Non, quel problème il y a à ce que j'entraîne l'équipe en dehors de la saison ?
— Entraîner l'équipe ? Tu appelles ça un entraînement ? Mettre un enfant atteint de mucoviscidose dans une brouette pour lui faire traverser le terrain, tu appelles ça un entraînement ?
— J'ai lu le règlement, figurez-vous. Rien n'indique qu'il soit interdit qu'un joueur en transporte un autre qui tient le ballon.
— Bon, Hillel, éructa Burdon qui avait perdu son calme, tu veux jouer les avocats, c'est ça ? Tu es l'avocat des petits malades en brouette ?
— Je voudrais juste que vous ne soyez pas aussi psychorigide.
Le principal prit un air contrit et déclara à l'attention d'Oncle Saul et Tante Anita :
— Monsieur et Madame Goldman, Hillel est un gentil petit. Mais c'est le système public, ici. Si vous n'êtes pas satisfaits, il faut retourner dans le privé.
— Je vous rappelle que c'est le lycée de Buckerey qui est venu nous chercher, rétorqua Hillel.
— Woody, oui. Mais toi, c'est différent : tu es là parce que Woody voulait que tu l'accompagnes et nous avons accepté qu'il en soit ainsi. Mais sens-toi libre de changer d'école si c'est ça que tu veux.
— C'est vraiment pas gentil de dire ça. Ça veut dire que vous vous en foutez de moi !
— Mais enfin, je ne m'en fous pas du tout ! Je pense que tu es un garçon très gentil, je t'apprécie beaucoup, mais tu es un élève comme un autre, voilà tout. Tu veux rester dans un lycée public, tu dois en accepter les règles. C'est comme ça que notre système fonctionne.
— Vous êtes médiocre, principal. Votre lycée est médiocre. Envoyer les gens dans le privé, c'est votre réponse à tout ? Vous nivelez tout par le bas ! Vous interdisez Steinbeck pour trois gros mots dans le texte, mais vous êtes incapable de comprendre la portée de son œuvre ! Et vous vous cachez derrière des règlements obscurs pour justifier votre manque d'ambition intellectuelle. Et ne venez pas parler d'un système qui fonctionne, car notre système scolaire public dysfonctionne totalement et vous le savez. Et un pays dont le système scolaire ne marche pas n'est ni une démocratie ni un État de droit !
Il y eut un long silence. Le principal soupira et finit par demander :
— Hillel, quel âge as-tu ?
— J'ai quatorze ans, principal Burdon.
— Quatorze ans. Et pourquoi n'es-tu pas en train de faire du skate avec tes autres camarades, au lieu de demander si la garantie de l'État de droit dépend de la qualité de son système scolaire ?
Burdon se leva et alla ouvrir la porte de son bureau pour signifier que l'entretien était terminé. Woody, qui attendait sur une chaise dans le couloir, entendit le principal dire à Oncle Saul et Tante Anita en leur serrant la main :
— Je crois que votre petit Hillel ne trouvera jamais sa place ici. Hillel éclata en sanglots :
— Mais non, vous n'avez rien compris ! J'ai passé une heure à vous parler et vous n'avez même pas eu la décence de m'écouter. (Il se tourna vers ses parents.) Maman, Papa, je voudrais juste qu'on m'écoute ! Je voudrais un peu de considération !
Pour calmer les esprits, les Baltimore allèrent tous les quatre boire un milk-shake au
— Hillel chaton, finit par dire Tante Anita, avec ton père, nous avons beaucoup discuté de la situation… il y a cette école spécialement adaptée…