— J'ai repéré un putois crevé sur la route. On pourra toujours venir le ramasser et le jeter dans leur jardin. Nous rîmes.

Woody sortit un galet de l'eau et d'un geste habile, l'envoya rebondir sur la surface de l'océan. Je vis son biceps se contracter en une boule impressionnante.

— Qu'est-ce que t'as foutu pendant une année ? lui demandai-je en mesurant le tour de ses bras avec mes mains. T'es devenu énorme !

— J'en sais rien. J'ai juste fait ce que j'avais à faire : je me suis entraîné dur.

— Et les recruteurs des universités ?

— Ils sont intéressés. Mais tu sais, Markie, le football, ça m'emmerde… La vie, c'était mieux avant. Quand on était ensemble, Hillel et moi. Avant cette foutue école spéciale…

Pour la deuxième année consécutive, Woody et Hillel étaient séparés. Woody lança un second galet au loin d'un air désinvolte. Comme si ces histoires d'université n'avaient aucune importance, au fond. C'était presque vrai : tout ce que nous voulions à ce moment-là, c'était vivre notre jeunesse, et l'appel des Hamptons était puissant. La ville était belle ; c'était un été de grande chaleur. Climatiquement et moralement, il n'y eut probablement pas de plus bel été que ce mois de juillet 1997 pour le bon peuple américain. Nous étions la jeunesse heureuse d'une Amérique en paix et en pleine croissance.

Ce soir-là, après avoir dîné, nous prîmes la voiture d'Oncle Saul et nous nous isolâmes dans la campagne. C'était une nuit sans le moindre nuage et nous nous étendîmes sur l'herbe pour contempler les étoiles. Woody et moi fumions, Hillel s'étouffait avec sa cigarette. « Arrête de fumer, Hill', répétait Woody. Tu me fais de la peine. »

— Marcus, finit par me dire Hillel, il faut que tu viennes voir un match de Woody. C'est à mourir de rire.

— Qu'est-ce que je fais de si drôle ? s'offusqua Woody.

— Tu pètes la gueule des autres joueurs.

— C'est ma technique. Je suis un joueur offensif.

— Offensif ? Tu devrais voir ça, Markie, c'est un vrai bulldozer. Il envoie les gars de l'autre équipe valdinguer à coups d'épaule. T'as pas eu le temps de dire ouf que son équipe a déjà marqué. Ils ont gagné presque tous leurs matchs cette saison.

— Tu devrais faire de la boxe, dis-je. Je suis sûr que tu pourrais passer pro.

— Pfff ! jamais de la vie ! De la boxe ? Je veux pas me faire péter le nez. Quelle fille voudra se marier avec moi si je me fais défoncer le pif ?

Woody n'avait pas à s'inquiéter de trouver une fille qui voudrait l'épouser. Toutes les filles aimaient Woody. Toutes étaient complètement folles de lui.

Hillel se fit soudain plus grave.

— Les gars, c'est probablement notre dernier été ici avant longtemps. Après, on sera à l'université et on aura d'autres préoccupations.

— Ouaip, acquiesça Woody avec un filet de nostalgie dans la voix.

*

Au terme de notre première semaine de séjour, alors que nous prenions notre petit déjeuner sur la terrasse, Oncle Saul rentra d'une course en ville et nous indiqua avoir vu une voiture garée devant Le Paradis sur Terre. Les nouveaux occupants étaient arrivés.

Poussés par la curiosité, Woody, Hillel et moi engloutîmes la fin de nos céréales et nous précipitâmes sur place pour aller voir à quoi ressemblaient les propriétaires des lieux et leur proposer quelques heures de jardinage en échange d'un accès au ponton et à la plage. Nous avions revêtu nos t-shirts des jardiniers Goldman (refaits à notre taille régulièrement) pour nous donner un semblant de crédibilité. Nous sonnâmes à la porte de la maison, et lorsqu'elle s'ouvrit nous restâmes sans voix : nous venions de retrouver Alexandra.

<p><emphasis>20.</emphasis></p>

Hamptons.

Juillet 1997.

Nous la retrouvâmes dans les Hamptons comme si nous ne nous étions jamais quittés. Une fois passé le moment d'incrédulité, elle poussa un cri enthousiaste. « Le Gang des Goldman ! s'écria-t-elle en nous enlaçant chacun notre tour. Je ne peux pas y croire ! » Elle me prit dans les bras avec une spontanéité déconcertante et m'offrit un sourire magnifique. Puis nous vîmes arriver son père, alerté par notre raffut, qui vint nous saluer chaleureusement. Nous prévînmes Tante Anita et Oncle Saul qui vinrent à leur tour saluer les nouveaux maîtres de la maison. « Ça alors ! s'exclama Oncle Saul en donnant à Patrick une accolade. C'est toi qui as racheté le Paradis ? »

Je vis mes deux cousins irradier de bonheur de côtoyer à nouveau Alexandra. Je pouvais déceler dans leurs gestes et leur excitation tout ce qu'ils ressentaient pour elle. La dernière fois qu'ils l'avaient vue, nous pleurions tous les quatre comme des madeleines au moment de son déménagement d'Oak Park vers New York. Mais pour moi, rien n'était plus comme avant.

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