Par souci de fraternité, nous avions, vers l'âge de dix ou douze ans, décidé d'un choix neutre et acceptable des équipes que le Gang des Goldman soutiendrait officiellement. Le compromis s'était axé sur nos affinités géographiques. Pour le baseball, les couleurs des Orioles de Baltimore (choix de Woody et Hillel). Pour le basket-ball, le Miami Heat (en l'honneur des grands-parents Goldman). Pour le football, les Cowboys de Dallas et enfin, pour le hockey, les Canadiens de Montréal, probablement parce qu'à l'époque où nous avions arrêté nos choix, ils venaient de remporter la coupe Stanley, ce qui avait achevé de nous convaincre.
Cette année-là, à cause de ce qui s'était passé au sein de l'équipe de football du lycée de Woody et Hillel, nous avions décidé que le football ne ferait désormais plus partie de notre catalogue de pronostics. Seul Oncle Saul parlait de la saison de football, comme si de rien n'était. Je sais qu'il faisait ça pour Woody. Il voulait le réconcilier avec ce sport.
— Tu te réjouis de reprendre la saison avec ton équipe, Woody ? demanda-t-il. Pour toute réponse, Woody haussa les épaules.
— Allez, Wood', t'es hyperfort en plus, l'encouragea Hillel. Maman dit que si tu continues comme ça, tu auras certainement une bourse pour aller à l'université.
Il haussa encore les épaules. Tante Anita, partie chercher du thé glacé à la cuisine, revint à ce moment-là et intercepta la fin de notre conversation.
— Laissez-le tranquille, dit-elle en lui passant la main dans les cheveux avec tendresse et en nous rejoignant sur la banquette.
Comme chez tous les gens de notre âge qui s'apprêtaient à entrer en dernière année de lycée, le choix d'une université était le sujet de toutes nos préoccupations. Les meilleurs établissements ne prenaient que les meilleurs élèves et une partie de notre avenir dépendrait des résultats scolaires que nous obtiendrions.
— Il faudrait choisir les étudiants sur leur potentiel et pas sur leurs aptitudes à apprendre et recracher bêtement ce qu'on veut bien leur fourrer dans la tête, dit soudain Hillel, comme s'il avait lu dans nos pensées.
Woody agita la main dans les airs, comme s'il voulait chasser de mauvaises pensées, et proposa d'aller à la plage. Il n'eut pas besoin de répéter deux fois sa proposition. Le temps de battre des paupières et nous étions déjà en maillot de bain, dans la voiture, l'autoradio poussé au maximum, en route pour une petite plage à la sortie d'East Hampton où nous aimions aller.
La plage était majoritairement fréquentée par des jeunes de notre âge. Notre arrivée fut saluée par un groupe de filles qui, visiblement, attendaient Hillel et Woody. Surtout Woody. Là où il y avait Woody, il y avait toujours une nuée de filles, le plus souvent très belles ou au moins très bien faites. Elles se prélassaient sur des draps de bain, chauffées par le soleil. Certaines étaient largement plus âgées que nous — nous le savions car elles achetaient de la bière légalement et nous en approvisionnaient —, mais cela ne les empêchait pas de regarder Woody avec des yeux brûlants.
Je fus le premier à plonger dans l'océan. Je courus jusqu'à un ponton de bois, d'où je me jetai dans les vagues. Woody et Hillel m'imitèrent aussitôt. D'abord Hillel, qui avait toujours son corps tout en ficelles. Puis Woody, éclatant de force et de santé, sculpté dans la pierre. Avant de sauter à son tour, dressé sur le ponton, il offrit ses pectoraux saillants au soleil, éclata du sourire merveilleux de ses dents saines et blanches, et s'écria : « Le Gang des Goldman est de retour ! » Ses muscles se contractèrent en une armure redoutable et je le vis effectuer un prodigieux salto avant de disparaître dans l'océan.
Sans nous l'être jamais avoué, Hillel et moi voulions être comme Woody. Il était un dieu du sport : le meilleur athlète qu'il m'ait été donné de voir. Il aurait pu réussir une carrière dans n'importe quelle discipline : il boxait comme un lion, il courait comme une panthère, il excellait en basket-ball et vénérait le football. D'été en été, je voyais son corps évoluer. Il était devenu impressionnant. Je l'avais remarqué à travers son t-shirt en l'apercevant sur le parking de la gare routière, je l'avais senti lorsqu'il m'avait serré contre lui, et je le voyais à présent qu'il était face à moi, torse nu, barbotant dans l'eau froide.
Assis dans les vagues, nous embrassâmes du regard notre territoire. Il faisait si clair que nous pouvions voir, au loin, la petite plage privée du
Hillel me rapporta que la maison avait finalement été vendue.
— A qui ? demandai-je.
— J'en sais rien, répondit Hillel. Papa a parlé à un des types qui s'occupe de l'entretien et qui dit que le propriétaire arrive à la fin de la semaine.
— Je suis curieux de voir qui a acheté cette maison, dit Woody. C'était bien du temps des Clark. J'espère que les nouveaux proprios nous laisseront utiliser leur plage de temps en temps en échange d'un peu de jardinage.
— Pas si c'est des vieux cons, dis-je.