Il arrivait qu'en nous ouvrant la porte de leur maison, Patrick nous informe qu'Alexandra s'était absentée et qu'elle ne tarderait pas. Dans ces moments-là, il nous installait à la cuisine et nous offrait une bière. « Vous n'êtes pas trop jeunes, déclarait-il comme pour parer d'avance à une éventuelle protestation. Vous êtes déjà des hommes, au fond. C'est une fierté de vous connaître. » Il décapsulait les bières les unes après les autres et nous les tendait avant de trinquer à notre santé.
Je compris qu'il y avait quelque chose dans le Gang d'un peu hors du commun qui l'impressionnait. Il aimait discuter avec nous. Un jour, il nous demanda si nous avions des passions. Nous gueulâmes tout de go notre amour pour le sport et les filles et tout ce qui nous passa par la tête. Hillel parla de politique et Patrick s'enthousiasma encore.
— La politique m'a toujours passionné également, reprit Patrick. De même que l'histoire. La littérature aussi.
— Shakespeare, releva Hillel.
— C'est exact, s'illumina Neville. Comment sais-tu cela ?
— Il sait tout, ce petit gars, dit fièrement Woody. C'est un génie.
Patrick Neville nous regarda en souriant, heureux de notre présence.
— Vous êtes des bons petits, dit-il. Vos parents doivent vraiment être fiers de vous.
— Mes parents à moi sont des cons, expliqua gentiment Woody.
— Ouais, confirma Hillel. Même que je lui prête les miens.
Neville fit une drôle de tête avant d'éclater de rire.
— Oh, vous êtes vraiment des bons gars ! Encore une petite bière ?
Nous prîmes nos aises au
Chaque jour qui passait, je devenais un peu plus jaloux. J'étais jaloux d'Hillel, de son charisme, de son savoir, de son aisance. Je voyais bien comment elle le regardait, je voyais bien comment elle le frôlait et ça me rendait fou.
Ce fut la première fois que Woody m'agaça : lui que j'avais toujours tant aimé, il m'arrivait de le haïr lorsque, en sueur, il enlevait son t-shirt, et dévoilait un corps sculpté qu'elle ne pouvait s'empêcher de regarder et même parfois de complimenter. Je voyais bien comment elle le regardait, je voyais bien comment elle le frôlait et ça me rendait fou.
Je me mis à les surveiller. Si l'un d'eux disparaissait pour chercher un outil manquant, je devenais aussitôt méfiant. J'imaginais des rendez-vous secrets et des embrassades interminables. Le soir, de retour à la maison des Goldman où nous dînions sur leur terrasse, Oncle Saul nous disait :
— Est-ce que ça va, les enfants ? Vous êtes bien silencieux.
— Ça va, répondait l'un de nous.
— Est-ce que tout va bien chez les Neville ? Y a-t-il quelque chose que je devrais savoir ?
— Tout va bien, on est juste fatigués.
Ce que percevait Oncle Saul était une tension non dissimulable entre les membres du Gang. Pour la première fois de notre vie ensemble, nous voulions tous les trois quelque chose que nous ne pouvions pas partager.
Pendant ce mois d'avril 2012, à mesure que je mettais de l'ordre dans les affaires d'Oncle Saul, les souvenirs du Gang des Goldman dansaient dans ma tête. Le climat était particulièrement étouffant. Une chaleur inhabituelle s'abattait sur la Floride et les orages se succédaient.
Ce fut pendant une averse diluvienne que je me décidai finalement à rappeler Alexandra. J'étais assis sous l'avant-toit, à l'abri de la pluie battante. Je sortis sa lettre qui ne quittait pas la poche arrière de mon pantalon et composai lentement le numéro.
Elle décrocha à la troisième sonnerie.
— Allô ?
— C'est Marcus.
Il y eut une seconde de silence. Je ne savais pas si elle était gênée ou contente de m'entendre, et je faillis raccrocher. Mais elle finit par dire :
— Markie, je suis vraiment heureuse que tu m'appelles.
— Je suis désolé pour les photos et pour tout ce merdier. Tu es toujours à Los Angeles ?
— Oui. Et toi ? Tu es rentré à New York ? J'entends du bruit derrière toi.
— Je suis toujours en Floride. C'est la pluie que tu entends. Je suis dans la maison de mon oncle. Je mets de l'ordre.
— Qu'est-il arrivé à ton oncle, Marcus ?
— La même chose qu'à tous les Baltimore.
Il y eut un silence un peu gêné.
— Je ne peux pas rester longtemps en ligne. Kevin est là. Il ne veut plus que nous nous parlions.
— Nous n'avons rien fait de mal.